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Alexandre Dumas père - Vingt ans après

- Voyez-vous, dit Aramis en touchant l'épaule d'Athos d'une main et en lui montrant de l'autre l'arsenal
que d'Artagnan portait à sa ceinture.

- Hélas! oui, dit Athos avec un profond soupir.

Et il entra le troisième. Aramis entra le dernier et ferma la grille derrière lui. Les deux valets restèrent
dehors; mais comme si eux aussi se méfiaient l'un de l'autre, ils restèrent à distance.

XXXI. La place Royale

On marcha silencieusement jusqu'au centre de la place; mais comme en ce moment la lune venait de
sortir d'un nuage, on réfléchit qu'à cette place découverte on serait facilement vu, et l'on gagna les

tilleuls, où l'ombre était plus épaisse.

Des bancs étaient disposés de place en place; les quatre promeneurs s'arrêtèrent devant l'un d'eux. Athos
fit un signe, d'Artagnan et Porthos s'assirent. Athos et Aramis restèrent debout devant eux.

Au bout d'un moment de silence dans lequel chacun sentait l'embarras qu'il y avait à commencer
l'explication:

- Messieurs, dit Athos, une preuve de la puissance de notre ancienne amitié, c'est notre présence à ce
rendez-vous; pas un n'a manqué, pas un n'avait donc de reproches à se faire.

- Écoutez, monsieur le comte, dit d'Artagnan, au lieu de nous faire des compliments que nous ne méritons
peut-être ni les uns ni les autres, expliquons-nous en gens de coeur.

- Je ne demande pas mieux, répondit Athos. Je suis franc; parlez avec toute franchise: avez-vous quelque
chose à me reprocher, à moi ou à M. l'abbé d'Herblay?

- Oui, dit d'Artagnan; lorsque j'eus l'honneur de vous voir au château de Bragelonne, je vous portais des
propositions que vous avez comprises; au lieu de me répondre comme à un ami, vous m'avez joué

comme un enfant, et cette amitié que vous vantez ne s'est pas rompue hier par le choc de nos épées, mais

par votre dissimulation à votre château.

- D'Artagnan! dit Athos d'un ton de doux reproche.

- Vous m'avez demandé de la franchise, dit d'Artagnan, en voilà; vous demandez ce que je pense, je vous
le dis. Et maintenant j'en ai autant à votre service, monsieur l'abbé d'Herblay. J'ai agi de même avec vous

et vous m'avez abusé aussi.

- En vérité, monsieur, vous êtes étrange, dit Aramis; vous êtes venu me trouver pour me faire des
propositions, mais me les avez- vous faites? Non, vous m'avez sondé, voilà tout. Eh bien! que vous ai-je

dit? que Mazarin était un cuistre et que je ne servirais pas Mazarin. Mais voilà tout. Vous ai-je dit que je

ne servirais pas un autre? Au contraire, je vous ai fait entendre, ce me semble, que j'étais aux princes.

Nous avons même, si je ne m'abuse, fort agréablement plaisanté sur le cas très probable où vous

recevriez du cardinal mission de m'arrêter. Étiez-vous homme de parti? Oui, sans doute. Eh bien!

pourquoi ne serions-nous pas à notre tour gens de parti? Vous aviez votre secret comme nous avions le

nôtre; nous ne les avons pas échangés, tant mieux: cela prouve que nous savons garder nos secrets.

- Je ne vous reproche rien, monsieur, dit d'Artagnan, c'est seulement parce que M. le comte de La Fère a
parlé d'amitié que j'examine vos procédés.

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