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Alexandre Dumas père - Vingt ans après

Le duc était déjà à l'oeuvre. Sa besogne à lui était plus difficile, car il n'avait plus de bâton pour se
soutenir; il fallait qu'il descendît à la force des poignets, et cela d'une hauteur d'une cinquantaine de

pieds. Mais, nous l'avons dit, le duc était adroit, vigoureux et plein de sang-froid; en moins de cinq

minutes, il se trouva à l'extrémité de la corde; comme le lui avait dit le gentilhomme, il n'était plus qu'à

quinze pieds de terre. Il lâcha l'appui qui le soutenait et tomba sur ses pieds sans se faire aucun mal.

Aussitôt il se mit à gravir le talus du fossé, au haut duquel il trouva Rochefort. Les deux autres
gentilshommes lui étaient inconnus. Grimaud, évanoui, était attaché sur un cheval.

- Messieurs, dit le prince, je vous remercierai plus tard; mais à cette heure, il n'y a pas un instant à perdre,
en route donc, en route! qui m'aime, me suive!

Et il s'élança sur son cheval, partit au grand galop, respirant à pleine poitrine, et criant avec une
expression de joie impossible à rendre:

- Libre!... Libre!... Libre!...

XXVI. D'Artagnan arrive à propos

D'Artagnan toucha à Blois la somme que Mazarin, dans son désir de le revoir près de lui, s'était décidé à
lui donner pour ses services futurs.

De Blois à Paris il y avait quatre journées pour un cavalier ordinaire. D'Artagnan arriva vers les quatre
heures de l'après- midi du troisième jour à la barrière Saint-Denis. Autrefois il n'en eût mis que deux.

Nous avons vu qu'Athos, parti trois heures après lui, était arrivé vingt-quatre heures auparavant.

Planchet avait perdu l'usage de ces promenades forcées; d'Artagnan lui reprocha sa mollesse.

- Eh! monsieur, quarante lieues en trois jours! je trouve cela fort joli pour un marchand de pralines.

- Es-tu réellement devenu marchand, Planchet, et comptes-tu sérieusement, maintenant que nous nous
sommes retrouvés, végéter dans ta boutique?

- Heu! reprit Planchet, vous seul en vérité êtes fait pour l'existence active. Voyez M. Athos, qui dirait que
c'est cet intrépide chercheur d'aventures que nous avons connu? Il vit maintenant en véritable

gentilhomme fermier, en vrai seigneur campagnard. Tenez, monsieur, il n'y a en vérité de désirable

qu'une existence tranquille.

- Hypocrite! dit d'Artagnan, que l'on voit bien que tu te rapproches de Paris, et qu'il y a à Paris une corde
et une potence qui t'attendent!

En effet, comme ils en étaient là de leur conversation, les deux voyageurs arrivèrent à la barrière.
Planchet baissait son feutre en songeant qu'il allait passer dans des rues où il était fort connu, et

d'Artagnan relevait sa moustache en se rappelant Porthos qui devait l'attendre rue Tiquetonne. Il pensait

aux moyens de lui faire oublier sa seigneurie de Bracieux et les cuisines homériques de Pierrefonds.

En tournant le coin de la rue Montmartre, il aperçut, à l'une des fenêtres de l'hôtel de la Chevrette,
Porthos vêtu d'un splendide justaucorps bleu de ciel tout brodé d'argent, et bâillant à se démonter la

mâchoire, de sorte que les passants contemplaient avec une certaine admiration respectueuse ce

gentilhomme si beau et si riche, qui semblait si fort ennuyé de sa richesse et de sa grandeur.

À peine d'ailleurs, de leur côté, d'Artagnan et Planchet avaient-ils tourné l'angle de la rue, que Porthos les

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