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Alexandre Dumas père - Vingt ans après
Et il raconta à Raoul toute l'histoire du bastion, comme Athos lui avait raconté celle de son aïeul.
À ce récit, le jeune homme crut voir se dérouler un de ces faits d'armes racontés par le Tasse ou l'Arioste, et qui appartiennent aux temps prestigieux de la chevalerie.
- Mais ce que ne vous dit pas d'Artagnan, Raoul, reprit à son tour Athos, c'est qu'il était une des meilleures lames de son temps: jarret de fer, poignet d'acier, coup d'oeil sûr et regard brûlant, voilà ce qu'il offrait à son adversaire: il avait dix- huit ans, trois ans de plus que vous, Raoul, lorsque je le vis à l'oeuvre pour la première fois et contre des hommes éprouvés.
- Et M. d'Artagnan fut vainqueur? dit le jeune homme, dont les yeux brillaient pendant cette conversation et semblaient implorer des détails.
- J'en tuai un, je crois! dit d'Artagnan interrogeant Athos du regard. Quant à l'autre, je le désarmai, ou je le blessai, je ne me le rappelle plus.
- Oui, vous le blessâtes. Oh! vous étiez un rude athlète!
- Eh! je n'ai pas encore trop perdu, reprit d'Artagnan avec son petit rire gascon plein de contentement de lui-même, et dernièrement encore...
Un regard d'Athos lui ferma la bouche.
- Je veux que vous sachiez, Raoul, reprit Athos, vous qui vous croyez une fine épée et dont la vanité pourrait souffrir un jour quelque cruelle déception; je veux que vous sachiez combien est dangereux l'homme qui unit le sang-froid à l'agilité, car jamais je ne pourrais vous en offrir un plus frappant exemple: priez demain monsieur d'Artagnan, s'il n'est pas trop fatigué, de vouloir bien vous donner une leçon.
- Peste, mon cher Athos, vous êtes cependant un bon maître, surtout sous le rapport des qualités que vous vantez en moi. Tenez, aujourd'hui encore, Planchet me parlait de ce fameux duel de l'enclos des Carmes, avec lord de Winter et ses compagnons. Ah! jeune homme, continua d'Artagnan, il doit y avoir quelque part une épée que j'ai souvent appelée la première du royaume.
- Oh! j'aurai gâté ma main avec cet enfant, dit Athos.
- Il y a des mains qui ne se gâtent jamais, mon cher Athos, dit d'Artagnan, mais qui gâtent beaucoup les autres.
Le jeune homme eût voulu prolonger cette conversation toute la nuit; mais Athos lui fit observer que leur hôte devait être fatigué et avait besoin de repos. D'Artagnan s'en défendit par politesse, mais Athos insista pour que d'Artagnan prit possession de sa chambre. Raoul y conduisit l'hôte du logis; et, comme Athos pensa qu'il resterait le plus tard possible près de d'Artagnan pour lui faire dire toutes les vaillantises de leur jeune temps, il vint le chercher lui-même un instant après, et ferma cette bonne soirée par une poignée de main bien amicale et un souhait de bonne nuit au mousquetaire.
XVII. La diplomatie d'Athos
D'Artagnan s'était mis au lit bien moins pour dormir que pour être seul et penser à tout ce qu'il avait vu et entendu dans cette soirée.
Comme il était d'un bon naturel et qu'il avait eu tout d'abord pour Athos un penchant instinctif qui avait
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