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Alexandre Dumas père - Les Trois Mousquetaires

Au sixième, il commença de réfléchir que la recherche était un peu hasardée. D'Artagnan n'avait donné
rendez-vous à son laquais qu'à six heures du matin, et quelque part qu'il fût, il était dans son droit.

D'ailleurs, il vint au jeune homme cette idée, qu'en restant aux environs du lieu où l'événement s'était
passé, il obtiendrait peut-être quelque éclaircissement sur cette mystérieuse affaire. Au sixième cabaret,

comme nous l'avons dit, d'Artagnan s'arrêta donc, demanda une bouteille de vin de première qualité,

s'accouda dans l'angle le plus obscur et se décida à attendre ainsi le jour; mais cette fois encore son

espérance fut trompée, et quoiqu'il écoutât de toutes ses oreilles, il n'entendit, au milieu des jurons, des

lazzi et des injures qu'échangeaient entre eux les ouvriers, les laquais et les rouliers qui composaient

l'honorable société dont il faisait partie, rien qui pût le mettre sur la trace de la pauvre femme enlevée.

Force lui fut donc, après avoir avalé sa bouteille par désoeuvrement et pour ne pas éveiller des soupçons,

de chercher dans son coin la posture la plus satisfaisante possible et de s'endormir tant bien que mal.

D'Artagnan avait vingt ans, on se le rappelle, et à cet âge le sommeil a des droits imprescriptibles qu'il

réclame impérieusement, même sur les coeurs les plus désespérés.

Vers six heures du matin, d'Artagnan se réveilla avec ce malaise qui accompagne ordinairement le point
du jour après une mauvaise nuit. Sa toilette n'était pas longue à faire; il se tâta pour savoir si on n'avait

pas profité de son sommeil pour le voler, et ayant retrouvé son diamant à son doigt, sa bourse dans sa

poche et ses pistolets à sa ceinture, il se leva, paya sa bouteille et sortit pour voir s'il n'aurait pas plus de

bonheur dans la recherche de son laquais le matin que la nuit. En effet, la première chose qu'il aperçut à

travers le brouillard humide et grisâtre fut l'honnête Planchet qui, les deux chevaux en main, l'attendait à

la porte d'un petit cabaret borgne devant lequel d'Artagnan était passé sans même soupçonner son

existence.

CHAPITRE XXV. PORTHOS

Au lieu de rentrer chez lui directement, d'Artagnan mit pied à terre à la porte de M. de Tréville, et monta
rapidement l'escalier. Cette fois, il était décidé à lui raconter tout ce qui venait de se passer. Sans doute il

lui donnerait de bons conseils dans toute cette affaire; puis, comme M. de Tréville voyait presque

journellement la reine, il pourrait peut-être tirer de Sa Majesté quelque renseignement sur la pauvre

femme à qui l'on faisait sans doute payer son dévouement à sa maîtresse.

M. de Tréville écouta le récit du jeune homme avec une gravité qui prouvait qu'il voyait autre chose, dans
toute cette aventure, qu'une intrigue d'amour; puis, quand d'Artagnan eut achevé:

«Hum! dit-il, tout ceci sent Son Éminence d'une lieue.

- Mais, que faire? dit d'Artagnan.

- Rien, absolument rien, à cette heure, que quitter Paris, comme je vous l'ai dit, le plus tôt possible. Je
verrai la reine, je lui raconterai les détails de la disparition de cette pauvre femme, qu'elle ignore sans

doute; ces détails la guideront de son côté, et, à votre retour, peut-être aurai-je quelque bonne nouvelle à

vous dire. Reposez vous en sur moi.»

D'Artagnan savait que, quoique Gascon, M. de Tréville n'avait pas l'habitude de promettre, et que lorsque
par hasard il promettait, il tenait plus qu'il n'avait promis. Il le salua donc, plein de reconnaissance pour le

passé et pour l'avenir, et le digne capitaine, qui de son côté éprouvait un vif intérêt pour ce jeune homme

si brave et si résolu, lui serra affectueusement la main en lui souhaitant un bon voyage.

Décidé à mettre les conseils de M. de Tréville en pratique à l'instant même, d'Artagnan s'achemina vers la

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