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Alexandre Dumas père - Les Trois Mousquetaires

«Quelle est cette déchirure? dit-il en montrant à d'Artagnan un endroit où elle était percée à jour.

- Ah! ah! dit d'Artagnan, je n'avais pas vu cela; c'est l'épée du comte de Wardes qui aura fait ce beau
coup en me trouant la poitrine.

- Vous êtes blessé? demanda Buckingham en rompant le cachet.

- Oh! rien! dit d'Artagnan, une égratignure.

- Juste Ciel! qu'ai-je lu! s'écria le duc. Patrice, reste ici, ou plutôt rejoins le roi partout où il sera, et dis à
Sa Majesté que je la supplie bien humblement de m'excuser, mais qu'une affaire de la plus haute

importance me rappelle à Londres. Venez, monsieur, venez.»

Et tous deux reprirent au galop le chemin de la capitale.

CHAPITRE XXI. LA COMTESSE DE WINTER

Tout le long de la route, le duc se fit mettre au courant par d'Artagnan non pas de tout ce qui s'était passé,
mais de ce que d'Artagnan savait. En rapprochant ce qu'il avait entendu sortir de la bouche du jeune

homme de ses souvenirs à lui, il put donc se faire une idée assez exacte d'une position de la gravité de

laquelle, au reste, la lettre de la reine, si courte et si peu explicite qu'elle fût, lui donnait la mesure. Mais

ce qui l'étonnait surtout, c'est que le cardinal, intéressé comme il l'était à ce que le jeune homme ne mît

pas le pied en Angleterre, ne fût point parvenu à l'arrêter en route. Ce fut alors, et sur la manifestation de

cet étonnement, que d'Artagnan lui raconta les précautions prises, et comment, grâce au dévouement de

ses trois amis qu'il avait éparpillés tout sanglants sur la route, il était arrivé à en être quitte pour le coup

d'épée qui avait traversé le billet de la reine, et qu'il avait rendu à M. de Wardes en si terrible monnaie.

Tout en écoutant ce récit, fait avec la plus grande simplicité, le duc regardait de temps en temps le jeune

homme d'un air étonné, comme s'il n'eût pas pu comprendre que tant de prudence, de courage et de

dévouement s'alliât avec un visage qui n'indiquait pas encore vingt ans.

Les chevaux allaient comme le vent, et en quelques minutes ils furent aux portes de Londres. D'Artagnan
avait cru qu'en arrivant dans la ville le duc allait ralentir l'allure du sien, mais il n'en fut pas ainsi: il

continua sa route à fond de train, s'inquiétant peu de renverser ceux qui étaient sur son chemin. En effet,

en traversant la Cité deux ou trois accidents de ce genre arrivèrent; mais Buckingham ne détourna pas

même la tête pour regarder ce qu'étaient devenus ceux qu'il avait culbutés. D'Artagnan le suivait au

milieu de cris qui ressemblaient fort à des malédictions.

En entrant dans la cour de l'hôtel, Buckingham sauta à bas de son cheval, et, sans s'inquiéter de ce qu'il
deviendrait, il lui jeta la bride sur le cou et s'élança vers le perron. D'Artagnan en fit autant, avec un peu

plus d'inquiétude, cependant, pour ces nobles animaux dont il avait pu apprécier le mérite; mais il eut la

consolation de voir que trois ou quatre valets s'étaient déjà élancés des cuisines et des écuries, et

s'emparaient aussitôt de leurs montures.

Le duc marchait si rapidement, que d'Artagnan avait peine à le suivre. Il traversa successivement
plusieurs salons d'une élégance dont les plus grands seigneurs de France n'avaient pas même l'idée, et il

parvint enfin dans une chambre à coucher qui était à la fois un miracle de goût et de richesse. Dans

l'alcôve de cette chambre était une porte, prise dans la tapisserie, que le duc ouvrit avec une petite clef

d'or qu'il portait suspendue à son cou par une chaîne du même métal. Par discrétion, d'Artagnan était

resté en arrière; mais au moment où Buckingham franchissait le seuil de cette porte, il se retourna, et

voyant l'hésitation du jeune homme:

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