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Alexandre Dumas père - Les Trois Mousquetaires

généralement la tête, et que sa tête à lui était encore sur ses épaules. Mais lorsqu'il vit que la voiture
prenait la route de la Grève, qu'il aperçut les toits aigus de l'hôtel de ville, que la voiture s'engagea sous

l'arcade, il crut que tout était fini pour lui, voulut se confesser à l'exempt, et, sur son refus, poussa des cris

si pitoyables que l'exempt annonça que, s'il continuait à l'assourdir ainsi, il lui mettrait un bâillon.

Cette menace rassura quelque peu Bonacieux: si l'on eût dû l'exécuter en Grève, ce n'était pas la peine de
le bâillonner, puisqu'on était presque arrivé au lieu de l'exécution. En effet, la voiture traversa la place

fatale sans s'arrêter. Il ne restait plus à craindre que la Croix-du-Trahoir: la voiture en prit justement le

chemin.

Cette fois, il n'y avait plus de doute, c'était à la Croix-du-Trahoir qu'on exécutait les criminels
subalternes. Bonacieux s'était flatté en se croyant digne de Saint-Paul ou de la place de Grève: c'était à la

Croix-du-Trahoir qu'allaient finir son voyage et sa destinée! Il ne pouvait voir encore cette malheureuse

croix, mais il la sentait en quelque sorte venir au-devant de lui. Lorsqu'il n'en fut plus qu'à une vingtaine

de pas, il entendit une rumeur, et la voiture s'arrêta. C'était plus que n'en pouvait supporter le pauvre

Bonacieux, déjà écrasé par les émotions successives qu'il avait éprouvées; il poussa un faible

gémissement, qu'on eût pu prendre pour le dernier soupir d'un moribond, et il s'évanouit.

CHAPITRE XIV. L'HOMME DE MEUNG

Ce rassemblement était produit non point par l'attente d'un homme qu'on devait pendre, mais par la
contemplation d'un pendu.

La voiture, arrêtée un instant, reprit donc sa marche, traversa la foule, continua son chemin, enfila la rue
Saint-Honoré, tourna la rue des Bons-Enfants et s'arrêta devant une porte basse.

La porte s'ouvrit, deux gardes reçurent dans leurs bras Bonacieux, soutenu par l'exempt; on le poussa
dans une allée, on lui fit monter un escalier, et on le déposa dans une antichambre.

Tous ces mouvements s'étaient opérés pour lui d'une façon machinale.

Il avait marché comme on marche en rêve; il avait entrevu les objets à travers un brouillard; ses oreilles
avaient perçu des sons sans les comprendre; on eût pu l'exécuter dans ce moment qu'il n'eût pas fait un

geste pour entreprendre sa défense, qu'il n'eût pas poussé un cri pour implorer la pitié.

Il resta donc ainsi sur la banquette, le dos appuyé au mur et les bras pendants, à l'endroit même où les
gardes l'avaient déposé.

Cependant, comme, en regardant autour de lui, il ne voyait aucun objet menaçant, comme rien n'indiquait
qu'il courût un danger réel, comme la banquette était convenablement rembourrée, comme la muraille

était recouverte d'un beau cuir de Cordoue, comme de grands rideaux de damas rouge flottaient devant la

fenêtre, retenus par des embrasses d'or, il comprit peu à peu que sa frayeur était exagérée, et il commença

de remuer la tête à droite et à gauche et de bas en haut.

À ce mouvement, auquel personne ne s'opposa, il reprit un peu de courage et se risqua à ramener une
jambe, puis l'autre; enfin, en s'aidant de ses deux mains, il se souleva sur sa banquette et se trouva sur ses

pieds.

En ce moment, un officier de bonne mine ouvrit une portière, continua d'échanger encore quelques
paroles avec une personne qui se trouvait dans la pièce voisine, et se retournant vers le prisonnier:

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