bibliotheq.net - littérature française
 

Alexandre Dumas père - Les Quarante-Cinq

- Vas-tu devenir impie à présent?

- Si cela pouvait désennuyer Votre Majesté, j'essaierais.

- Veux-tu te taire, duc; tu offenses Dieu!

- Chicot l'était bien impie, lui, et il me semble qu'on lui pardonnait.

- Chicot est venu dans un temps où je pouvais encore rire de quelque chose.

- Alors, Votre Majesté a tort de le regretter.

- Pourquoi cela?

- Si elle ne peut plus rire de rien, Chicot, si gai qu'il fût, ne lui serait pas d'un grand secours.

- L'homme était bon à tout, et ce n'est pas seulement à cause de son esprit que je le regrette.

- Et à cause de quoi? Ce n'est point à cause de son visage, je présume, car il était fort laid, mons Chicot.

- Il avait des conseils sages.

- Allons! je vois que, s'il vivait, Votre Majesté en ferait un garde des sceaux, comme elle a fait un prieur
de ce frocard.

- Allez, duc, ne riez pas, je vous prie, de ceux qui m'ont témoigné de l'affection et pour qui j'en ai eu
moi-même. Chicot, depuis qu'il est mort, m'est sacré comme un ami sérieux, et quand je n'ai point envie

de rire, j'entends que personne ne rie.

- Oh! soit, sire; je n'ai pas plus envie de rire que Votre Majesté. Ce que j'en disais, c'est que tout à l'heure
vous regrettiez Chicot pour sa belle humeur; c'est que tout à l'heure vous me demandiez de vous égayer,

tandis que maintenant vous désirez que je vous attriste... Parfandious! Oh! pardon, sire, ce maudit juron

m'échappe toujours.

- Bien, bien, maintenant je suis refroidi; maintenant je suis au point où tu voulais me voir quand tu as
commencé la conversation par de sinistres propos. Dis-moi donc tes mauvaises nouvelles, d'Épernon; il y

a toujours chez le roi la force d'un homme.

- Je n'en doute pas, sire.

- Et c'est heureux, car, mal gardé comme je le suis, si je ne me gardais point moi-même, je serais mort
dix fois le jour.

- Ce qui ne déplairait pas à certaines gens que je connais.

- Contre ceux-là, duc, j'ai les hallebardes de mes Suisses.

- C'est bien impuissant à atteindre de loin.

- Contre ceux qu'il faut atteindre de loin, j'ai les mousquets de mes arquebusiers.

- C'est gênant pour frapper de près: pour défendre une poitrine royale, ce qui vaut mieux que des
hallebardes et des mousquets, ce sont de bonnes poitrines.

< page précédente | 88 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.