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Alexandre Dumas père - Les Quarante-Cinq

bruit des écus d'or couvrait la voix des plaignants.

* * * * *

L'esquisse rapide et bien incomplète que nous avons tracée du caractère de Joyeuse peut montrer au
lecteur quelle différence il y avait entre les deux favoris qui se partageaient, nous ne dirons pas l'amitié,

mais cette large portion d'influence que Henri laissait toujours prendre sur la France et sur lui-même à

ceux qui l'entouraient. Joyeuse, tout naturellement et sans y réfléchir, avait suivi la trace et adopté la

tradition des Quélus, des Schomberg, des Maugiron et des Saint-Mégrin: il aimait le roi et se faisait

insoucieusement aimer par lui; seulement tous ces bruits étranges qui avaient couru sur la merveilleuse

amitié que le roi portait aux prédécesseurs de Joyeuse, étaient morts avec cette amitié; aucune tache

infâme ne souillait cette affection presque paternelle de Henri pour Joyeuse. D'une famille de gens

illustres et honnêtes, Joyeuse avait du moins en public le respect de la royauté, et sa familiarité ne

dépassait jamais certaines bornes. Dans le milieu de la vie morale, Joyeuse était un ami véritable d'Henri;

mais ce milieu ne se présentait guère. Anne était jeune, emporté, amoureux, égoïste; c'était peu pour lui

d'être heureux par le roi et de faire remonter le bonheur vers sa source; c'était tout pour lui d'être heureux

de quelque façon qu'il le fût. Brave, beau, riche, il brillait de ce triple reflet qui fait aux jeunes fronts une

auréole d'amour. La nature avait trop fait pour Joyeuse, et Henri maudissait quelquefois la nature, qui lui

avait laissé, à lui roi, si peu de chose à faire pour son ami.

Henri connaissait bien ces deux hommes, et les aimait sans doute à cause du contraste. Sous son
enveloppe sceptique et superstitieuse, Henri cachait un fonds de philosophie qui, sans Catherine, se fût

développé dans un sens d'utilité remarquable.

Trahi souvent, Henri ne fut jamais trompé.

C'est donc avec cette parfaite intelligence du caractère de ses amis, avec cette profonde connaissance de
leurs défauts et de leurs qualités, qu'éloigné d'eux, isolé, triste, dans cette chambre sombre, il pensait à

eux, à lui, à sa vie, et regardait dans l'ombre ces funèbres horizons déjà dessinés dans l'avenir pour

beaucoup de regards moins clairvoyants que les siens.

Cette affaire de Salcède l'avait fort assombri. Seul entre deux femmes dans un pareil moment, Henri avait
senti son dénûment; la faiblesse de Louise l'attristait; la force de Catherine l'épouvantait. Henri sentait

enfin en lui cette vague et éternelle terreur qu'éprouvent les rois marqués par la fatalité, pour qu'une race

s'éteigne en eux et avec eux.

S'apercevoir en effet que, quoique élevé au-dessus de tous les hommes, cette grandeur n'a par de base
solide; sentir qu'on est la statue qu'on encense, l'idole qu'on adore; mais que les prêtres et le peuple, les

adorateurs et les ministres, vous inclinent ou vous relèvent selon leur intérêt, vous font osciller selon leur

caprice, c'est, pour un esprit altier, la plus cruelle des disgrâces. Henri le sentait vivement et s'irritait de le

sentir.

Et cependant, de temps en temps, il se reprenait à l'énergie de sa jeunesse éteinte en lui bien avant la fin
de cette jeunesse.

- Après tout, se disait-il, pourquoi m'inquiéterais-je? Je n'ai plus de guerres à subir; Guise est à Nancy,
Henri à Pau; l'un est obligé de renfermer son ambition en lui-même, l'autre n'en a jamais eu.

Les esprits se calment; nul Français n'a sérieusement envisagé cette entreprise impossible de détrôner son

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