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Alexandre Dumas père - Les Quarante-Cinq
avait passé sur sa tête comme un ouragan dévastateur, et le pauvre roi, qui, se souvenant sans cesse qu'il était un homme, n'avait mis sa force et sa confiance que dans les affections privées, s'était vu dépouiller, par la mort jalouse, de toute confiance et de toute force, anticipant ainsi sur le moment terrible où les rois vont à Dieu, seuls, sans amis, sans garde et sans couronne.
Henri III avait été cruellement frappé: tout ce qu'il aimait était successivement tombé au tour de lui. Après Schomberg, Quélus et Maugiron tués en duel par Livarot et Antraguet, Saint-Mégrin avait été assassiné par M. de Mayenne: les plaies étaient restées vives et saignantes.... L'affection qu'il portait à ses nouveaux favoris, d'Épernon et Joyeuse, ressemblait à celle qu'un père qui a perdu ses meilleurs enfants reporte sur ceux qui lui restent: tout en connaissant parfaitement les défauts de ceux-ci, il les aime, il les ménage, il les garde pour ne donner sur eux aucune prise à la mort.
Il avait comblé de biens d'Épernon, et cependant il n'aimait d'Épernon que par soubresauts et par caprice; en de certains moments même il le haïssait. C'est alors que Catherine, cette impitoyable conseillère en qui veillait toujours la pensée, comme la lampe dans le tabernacle, c'est alors que Catherine, incapable de folies même dans sa jeunesse, prenait la voix du peuple pour fronder les affections du roi.
Jamais elle ne lui eût dit, quand il vidait le trésor pour ériger en duché la terre de Lavalette et l'agrandir royalement, jamais elle ne lui eût dit: Sire, haïssez ces hommes qui ne vous aiment pas, ou, ce qui est bien pis, qui ne vous aiment que pour eux. Mais voyait-elle le sourcil du roi se froncer, l'entendait-elle, dans un moment de lassitude, accuser d'Épernon d'avarice ou de couardise, elle trouvait aussitôt le mot inflexible qui résumait tous les griefs du peuple et de la royauté contre d'Épernon, et qui creusait un nouveau sillon dans la haine royale.
D'Épernon, Gascon incomplet, avait pris, avec sa finesse et sa perversité native, la mesure de la faiblesse royale; il savait cacher son ambition, ambition vague, et dont le but lui était encore inconnu à lui-même; seulement son avidité lui tenait lieu de boussole pour se diriger vers le monde lointain et ignoré que lui cachaient encore les horizons de l'avenir, et c'était d'après cette avidité seule qu'il se gouvernait.
Le trésor se trouvait-il par hasard un peu garni, on voyait surgir et s'approcher d'Épernon, le bras arrondi et le visage riant; le trésor était-il vide, il disparaissait, la lèvre dédaigneuse et le sourcil froncé, pour s'enfermer, soit dans son hôtel, soit dans quelqu'un de ses châteaux, où il pleurait misère jusqu'à ce qu'il eût pris le pauvre roi par la faiblesse du coeur et tiré de lui quelque don nouveau.
Par lui le favoritisme avait été érigé en métier, métier dont il exploitait habilement tous les revenus possibles. D'abord il ne passait pas au roi le moindre retard à payer aux échéances; puis, lorsqu'il devint plus tard courtisan et que les bises capricieuses de la faveur royale furent revenues assez fréquentes pour solidifier sa cervelle gasconne, plus tard, disons-nous, il consentit à se donner une part du travail, c'est-à-dire à coopérer à la rentrée des fonds dont il voulait faire sa proie.
Cette nécessité, il le sentait bien, l'entraînait à devenir, de courtisan paresseux, ce qui est le meilleur de tous les états, courtisan actif, ce qui est la pire de toutes les conditions. Il déplora bien amèrement alors les doux loisirs de Quélus, de Schomberg et de Maugiron, qui, eux, n'avaient de leur vie parlé affaires publiques ni privées, et qui convertissaient si facilement la faveur en argent et l'argent en plaisirs; mais les temps avaient changé: l'âge de fer avait succédé à l'âge d'or; l'argent ne venait plus comme autrefois: il fallait aller à l'argent, fouiller, pour le prendre, dans les veines du peuple, comme dans une mine à moitié tarie. D'Épernon se résigna et se lança en affamé dans les inextricables ronces de l'administration, dévastant ça et là sur son passage, et pressurant sans tenir compte des malédictions, chaque fois que le
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