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Alexandre Dumas père - Les Quarante-Cinq

larges rives, le long desquelles, plus d'une fois, les habitants de la Cité purent voir la longue silhouette de
Chicot se dessiner par les beaux clairs de lune.

Une fois installé, et ayant changé de nom, Chicot s'occupa à changer de visage: il s'appelait Robert
Briquet, comme nous le savons déjà, et marchait légèrement courbé en avant; puis l'inquiétude et le

retour successif de cinq ou six années l'avaient rendu à peu près chauve, si bien que sa chevelure

d'autrefois, crépue et noire, s'était, comme la mer au reflux, retirée de son front vers la nuque.

En outre, comme nous l'avons dit, il avait travaillé cet art si cher aux mimes anciens, qui consiste à
changer, par de savantes contractions, le jeu naturel des muscles et le jeu habituel de la physionomie. Il

était résulté de cette étude assidue que, vu au grand jour, Chicot était, lorsqu'il voulait s'en donner la

peine, un Robert Briquet véritable, c'est-à-dire un homme dont la bouche allait d'une oreille à l'autre, dont

le menton touchait le nez, et dont les yeux louchaient à faire frémir; le tout sans grimaces, mais non sans

charme pour les amateurs du changement, puisque de fine, longue et anguleuse qu'elle était, sa figure

était devenue large, épanouie, obtuse et confite.

Il n'y avait que ses longs bras et ses jambes immenses que Chicot ne put raccourcir; mais, comme il était
fort industrieux, il avait, ainsi que nous l'avons dit, courbé son dos, ce qui lui faisait les bras presque

aussi longs que les jambes.

Il joignit à ces exercices physionomiques la précaution de ne lier de relations avec personne. En effet, si
disloqué que fût Chicot, il ne pouvait éternellement garder la même posture. Comment alors paraître

bossu à midi, quand on avait été droit à dix heures, et quel prétexte à donner à un ami qui vous voit tout à

coup changer de figure, parce qu'en vous promenant avec lui vous rencontrez par hasard un visage

suspect.

Robert Briquet pratiqua donc la vie de reclus; elle convenait d'ailleurs à ses goûts; toute sa distraction
était d'aller rendre visite à Gorenflot, et d'achever avec lui ce fameux vin de 1550, que le digne prieur

s'était bien gardé de laisser dans les caves de Beaune.

Mais les esprits vulgaires sont sujets au changement, comme les grands esprits: Gorenflot changea, non
pas physiquement.

Il vit en sa puissance, et à sa discrétion, celui qui jusque-là avait tenu ses destinées entre ses mains.
Chicot venant dîner au prieuré lui parut un Chicot esclave, et Gorenflot, à partir de ce moment, pensa

trop de soi, et pas assez de Chicot.

Chicot vit sans s'offenser le changement de son ami: ceux qu'il avait éprouvés près du roi Henri l'avaient
façonné à cette sorte de philosophie. Il s'observa davantage, et ce fut tout. Au lieu d'aller tous les deux

jours au prieuré, il n'y alla plus qu'une fois la semaine, puis tous les quinze jours, enfin tous les mois.

Gorenflot était si gonflé qu'il ne s'en aperçut pas.

Chicot était trop philosophe pour être sensible; il rit sous cap de l'ingratitude de Gorenflot et se gratta le
nez et le menton, selon son ordinaire.

- L'eau et le temps, dit-il, sont les deux plus puissants dissolvants que je connaisse: l'un fend la pierre,
l'autre l'amour-propre. Attendons; et il attendit.

Il était dans cette attente lorsque arrivèrent les événements que nous venons de raconter, et au milieu
desquels il lui parut surgir quelques-uns de ces événements nouveaux qui présagent les grandes

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