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Alexandre Dumas père - Les Quarante-Cinq

Disons-le, la consolation avait été efficace: au bout de deux mois, Chicot s'aperçut qu'il engraissait à vue
d'oeil et s'aperçut aussi qu'en engraissant il se rapprochait de Gorenflot, plus qu'il n'était convenable à un

homme d'esprit. L'esprit l'emporta donc sur la matière. Après que Chicot eut bu quelques centaines de

bouteilles de ce fameux vin de 1550, et dévoré les vingt-deux volumes dont se composait la bibliothèque

du prieuré, et dans lesquels le prieur avait lu cet axiome latin: Bonum vinum laetificat cor

hominis
, Chicot se sentit un grand poids à l'estomac et un grand vide au cerveau.

- Je me ferais bien moine, pensa-t-il; mais chez Gorenflot je serais trop le maître, et dans une autre
abbaye je ne le serais point assez; certes, le froc me déguiserait à tout jamais aux yeux de M. de

Mayenne; mais, de par tous les diables! il y a d'autres moyens que les moyens vulgaires: cherchons. J'ai

lu dans un autre livre, il est vrai que celui-là n'est point dans la bibliothèque de Gorenflot: Quaere et

invenies
.

Chicot chercha donc, et voici ce qu'il trouva. Pour le temps, c'était assez neuf.

Il s'ouvrit à Gorenflot, et le pria d'écrire au roi sous sa dictée.

Gorenflot écrivit difficilement, c'est vrai, mais enfin il écrivit que Chicot s'était retiré au prieuré, que le
chagrin d'avoir été obligé de se séparer de son maître, lorsque celui-ci s'était réconcilié avec M. de

Mayenne, avait altéré sa santé, qu'il avait essayé de lutter en se distrayant, mais que la douleur avait été la

plus forte, et qu'enfin il avait succombé.

De son côté, Chicot avait écrit lui-même une lettre au roi. Cette lettre, datée de 1580, était divisée en cinq
paragraphes.

Chacun de ces paragraphes était censé écrit à un jour de distance et selon que la maladie faisait des
progrès.

Le premier paragraphe était écrit et signé d'une main assez ferme.

Le second était tracé d'une main mal assurée, et la signature, quoique lisible encore, était déjà fort
tremblée.

Il avait écrit Chic... à la fin du troisième.

Chi... à la fin du quatrième.

Enfin il y avait un C avec un pâté à la fin du cinquième.

Ce pâté d'un mourant avait produit sur le roi le plus douloureux effet.

C'est ce qui explique pourquoi il avait cru Chicot fantôme et ombre.

Nous citerions bien ici la lettre de Chicot, mais Chicot était, comme on dirait aujourd'hui, un homme fort
excentrique, et comme le style est l'homme, son style épistolaire surtout était si excentrique que nous

n'osons reproduire ici cette lettre, quelque effet que nous devions en attendre.

Mais on la retrouvera dans les Mémoires de l'Étoile. Elle est datée de 1580, comme nous l'avons dit, «
année des grands cocuages, » ajouta Chicot.

Au bas de cette lettre, et pour ne pas laisser se refroidir l'intérêt de Henri, Gorenflot ajoutait que, depuis

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