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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 4

- Mon ami, il a su faire ce qu'aucun tailleur n'avait jamais fait: il m'a pris mesure sans me toucher.

- Ah bah! Contez-moi cela, mon ami.

- D'abord, mon ami, on a été chercher je ne sais où une suite de mannequins de toutes les tailles espérant
qu'il s'en trouverait un de la mienne, mais le plus grand, qui était celui du tambour-major des Suisses,

était de deux pouces trop court et d'un demi-pied trop maigre.

- Ah! vraiment?

- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire mon cher d'Artagnan. Mais c'est un grand homme ou tout au
moins un grand tailleur que ce M. Molière; il n'a pas été le moins du monde embarrassé pour cela.

- Et qu'a-t-il fait?

- Oh! une chose bien simple. C'est inouï, par ma foi! Comment! on est assez grossier pour n'avoir pas
trouvé tout de suite ce moyen? Que de peines et d'humiliations on m'eût épargnées!

- Sans compter les habits, mon cher Porthos.

- Oui, trente habits.

- Eh bien, mon cher Porthos, voyons, dites-moi la méthode de M. Molière.

- Molière? vous l'appelez ainsi, n'est-ce pas? Je tiens à me rappeler son nom.

- Oui, ou Poquelin, si vous l'aimez mieux.

- Non, j'aime mieux Molière. Quand je voudrai me rappeler son nom, je penserai à volière, et, comme
j'en ai une à Pierrefonds...

- À merveille, mon ami. Et sa méthode, à ce M. Molière?

- La voici. Au lieu de me démembrer comme font tous ces bélîtres, de me faire courber les reins, de me
faire plier les articulations, toutes pratiques déshonorantes et basses...

D'Artagnan fit un signe approbatif de la tête.

- «Monsieur, m'a-t-il dit, un galant homme doit se mesurer lui-même. Faites-moi le plaisir de vous
approcher de ce miroir.» Alors je me suis approché du miroir. Je dois avouer que je ne comprenais pas

parfaitement ce que ce brave M. Volière voulait de moi.

- Molière.

- Ah! oui, Molière, Molière. Et, comme la peur d'être mesuré me tenait toujours: «Prenez garde, lui ai-je
dit, à ce que vous m'allez faire; je suis fort chatouilleux, je vous en préviens.» Mais lui, de sa voix douce

car c'est un garçon courtois, mon ami, il faut en convenir, mais lui, de sa voix douce: «Monsieur, dit- il,

pour que l'habit aille bien, il faut qu'il soit fait à votre image. Votre image est exactement réfléchie par le

miroir. Nous allons prendre mesure sur votre image.»

- En effet, dit d'Artagnan, vous vous voyiez au miroir; mais comment a-t on trouvé un miroir où vous
pussiez vous voir tout entier?

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