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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 4

- Vous avez oublié que vous brisiez la vie de deux hommes; c'est un péché mortel, Sire!

- Sortez, maintenant!

- Pas avant de vous avoir dit: Fils de Louis XIII, vous commencez mal votre règne, car vous le
commencez par le rapt et la déloyauté! Ma race et moi, nous sommes dégagés envers vous de toute cette

affection et de tout ce respect que j'avais fait jurer à mon fils dans les caveaux de Saint-Denis, en

présence des restes de vos nobles aïeux. Vous êtes devenu notre ennemi, Sire, et nous n'avons plus affaire

désormais qu'à Dieu, notre seul maître. Prenez-y garde!

- Vous menacez?

- Oh! non, dit tristement Athos, et je n'ai pas plus de bravade que de peur dans l'âme. Dieu, dont je vous
parle, Sire, m'entend parler; il sait que, pour l'intégrité, pour l'honneur de votre couronne, je verserais

encore à présent tout ce que m'ont laissé de sang vingt années de guerre civile et étrangère. Je puis donc

vous assurer que je ne menace pas le roi plus que je ne menace l'homme; mais je vous dis, à vous: Vous

perdez deux serviteurs pour avoir tué la foi dans le coeur du père et l'amour dans le coeur du fils. L'un ne

croit plus à la parole royale, l'autre ne croit plus à la loyauté des hommes, ni à la pureté des femmes. L'un

est mort au respect et l'autre à l'obéissance. Adieu!

Cela dit, Athos brisa son épée sur son genou, en déposa lentement les deux morceaux sur le parquet, et,
saluant le roi, qui étouffait de rage et de honte, il sortit du cabinet.

Louis, abîmé sur sa table, passa quelques minutes à se remettre, et, se relevant soudain, il sonna
violemment.

- Qu'on appelle M. d'Artagnan! dit-il aux huissiers épouvantés.

Chapitre CXCVIII - Suite d'orage

Sans doute nos lecteurs se sont déjà demandé comment Athos s'était si bien à point trouvé chez le roi, lui
dont ils n'avaient point entendu parler depuis un long temps. Notre prétention, comme romancier, étant

surtout d'enchaîner les événements les uns aux autres avec une logique presque fatale, nous nous tenions

prêt à répondre et nous répondons à cette question.

Porthos, fidèle à son devoir d'arrangeur d'affaires avait, en quittant le Palais-Royal, été rejoindre Raoul
aux Minimes du bois de Vincennes, et lui avait raconté, dans ses moindres détails, son entretien avec M.

de Saint-Aignan; puis il avait terminé en disant que le message du roi à son favori n'amènerait,

probablement, qu'un retard momentané, et qu'en quittant le roi de Saint-Aignan s'empresserait de se

rendre à l'appel que lui avait fait Raoul.

Mais Raoul, moins crédule que son vieil ami, avait conclu, du récit de Porthos, que, si de Saint-Aignan
allait chez le roi, de Saint-Aignan conterait tout au roi et que, si de Saint-Aignan contait tout au roi, le roi

défendrait à de Saint-Aignan de se présenter sur le terrain. Il avait donc, en conséquence de cette

réflexion, laissé Porthos garder la place, au cas, fort peu probable, où de Saint-Aignan viendrait, et

encore avait-il bien engagé Porthos à ne pas rester sur le pré plus d'une heure ou une heure et demie. Ce à

quoi Porthos s'était formellement refusé, s'installant, bien au contraire, aux Minimes, comme pour y

prendre racine, faisant promettre à Raoul de revenir de chez son père chez lui, Raoul, afin que le laquais

de Porthos sût où le trouver si M. de Saint-Aignan venait au rendez-vous.

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