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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 4

- Non, mon cher ami, je ne comprends pas encore; mais, à force de m'expliquer...

- M'y voici, mon ami. D'abord, comme vous l'avez dit, c'est une perte de temps que de donner sa mesure,
ne fût-ce qu'une fois tous les quinze jours. Et puis on peut être en voyage, et, quand on veut avoir

toujours sept habits en train... Enfin, mon ami, j'ai horreur de donner ma mesure à quelqu'un. On est

gentilhomme ou on ne l'est pas, que diable! Se faire toiser par un drôle qui vous analyse au pied, pouce et

ligne, c'est humiliant. Ces gens-là vous trouvent trop creux ici, trop saillant là; ils connaissent votre fort

et votre faible. Tenez, quand on sort des mains d'un mesureur, on ressemble à ces places fortes dont un

espion est venu relever les angles et les épaisseurs.

- En vérité, mon cher Porthos, vous avez des idées qui n'appartiennent qu'à vous.

- Ah! vous comprenez, quand on est ingénieur.

- Et qu'on a fortifié Belle-Île, c'est juste, mon ami.

- J'eus donc une idée, et, sans doute, elle eût été bonne sans la négligence de M. Mouston.

D'Artagnan jeta un regard sur Mouston, qui répondit à ce regard par un léger mouvement de corps qui
voulait dire: «Vous allez voir s'il y a de ma faute dans tout cela.»

- Je m'applaudis donc, reprit Porthos, de voir engraisser Mouston, et j'aidai même, de tout mon pouvoir, à
lui faire de l'embonpoint, à l'aide d'une nourriture substantielle, espérant toujours qu'il parviendrait à

m'égaler en circonférence, et qu'alors il pourrait se faire mesurer à ma place.

- Ah! corboeuf! s'écria d'Artagnan, je comprends... Cela vous épargnait le temps et l'humiliation.

- Parbleu! jugez donc de ma joie quand, après un an et demi de nourriture bien combinée, car je prenais
la peine de le nourrir moi-même, ce drôle-là...

- Oh! et j'y ai bien aidé, monsieur, dit modestement Mouston.

- Ça, c'est vrai. Jugez donc de ma joie, lorsque je m'aperçus qu'un matin Mouston était forcé de s'effacer
comme je m'effaçais moi-même, pour passer par la petite porte secrète que ces diables d'architectes ont

faite dans la chambre de feu Mme du Vallon, au château de Pierrefonds. Et, à propos de cette porte, mon

ami, je vous demanderai, à vous qui savez tout, comment ces bélîtres d'architectes, qui doivent avoir, par

état, le compas dans l'oeil, imaginent de faire des portes par lesquelles ne peuvent passer que des gens

maigres.

- Ces portes-là, répondit d'Artagnan, sont destinées aux galants; or, un galant est généralement de taille
mince et svelte.

- Mme du Vallon n'avait pas de galants, interrompit Porthos avec majesté.

- Parfaitement juste, mon ami, répondit d'Artagnan: mais les architectes ont songé au cas où, peut-être,
vous vous remarieriez.

- Ah! c'est possible, dit Porthos. Et, maintenant que l'explication des portes trop étroites m'est donnée,
revenons à l'engraissement de Mouston. Mais remarquez que les deux choses se touchent, mon ami. Je

me suis toujours aperçu que les idées s'appareillaient. Ainsi, admirez ce phénomène, d'Artagnan; je vous

parlais de Mouston, qui était gras, et nous en sommes venus à Mme du Vallon...

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