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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 4

- Que, si je vous rends votre place sur le trône de votre frère, votre frère prendra la vôtre dans votre
prison.

- Hélas! on souffre bien en prison! surtout quand on a bu si largement à la coupe de la vie!

- Votre Altesse Royale sera toujours libre de faire ce qu'elle voudra: elle pardonnera, si bon lui semble,
après avoir puni.

- Bien. Et maintenant, savez-vous une chose, monsieur?

- Dites, mon prince.

- C'est que je n'écouterai plus rien de vous que hors de la Bastille.

- J'allais dire à Votre Altesse Royale que je n'aurai plus l'honneur de la voir qu'une fois.

- Quand cela?

- Le jour où mon prince sortira de ces murailles noires.

- Dieu vous entende! Comment me préviendrez-vous?

- En venant ici vous chercher.

- Vous-même?

- Mon prince, ne quittez cette chambre qu'avec moi, ou, si l'on vous contraint en mon absence,
rappelez-vous que ce ne sera pas de ma part.

- Ainsi, pas un mot à qui que ce soit, si ce n'est à vous?

- Si ce n'est à moi.

Aramis s'inclina profondément. Le prince lui tendit la main.

- Monsieur, dit-il avec un accent qui jaillissait du coeur, j'ai un dernier mot à vous dire. Si vous vous êtes
adressé à moi pour me perdre, si vous n'avez été qu'un instrument aux mains de mes ennemis, si de notre

conférence, dans laquelle vous avez sondé mon coeur il résulte pour moi quelque chose de pire que la

captivité, c'est-à-dire la mort, eh bien! soyez béni, car vous aurez terminé mes peines et fait succéder le

calme aux fiévreuses tortures dont je suis dévoré depuis huit ans.

- Monseigneur, attendez pour me juger, dit Aramis.

- J'ai dit que je vous bénissais et que je vous pardonnais. Si, au contraire, vous êtes venu pour me rendre
la place que Dieu m'avait destinée au soleil de la fortune et de la gloire, si, grâce à vous, je puis vivre

dans la mémoire des hommes, et faire honneur à ma race par quelques faits illustres ou quelques services

rendus à mes peuples, si, du dernier rang où je languis, je m'élève au faîte des honneurs, soutenu par

votre main généreuse, eh bien! à vous que je bénis et que je remercie, à vous la moitié de ma puissance et

de ma gloire! Vous serez encore trop peu payé; votre part sera toujours incomplète, car jamais je ne

réussirai à partager avec vous tout ce bonheur que vous m'aurez donné.

- Monseigneur, dit Aramis ému de la pâleur et de l'élan du jeune homme, votre noblesse de coeur me
pénètre de joie et d'admiration. Ce n'est pas à vous de me remercier, ce sera surtout aux peuples que vous

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