bibliotheq.net - littérature française
 

Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 4

- Ah! fit le prince avec une nouvelle défiance inspirée par ce mot, ah! qu'a donc l'humanité à reprocher à
mon frère?

- J'oubliais de dire, monseigneur, que, si vous daignez vous laisser guider par moi, et si vous consentez à
devenir le plus puissant prince de la terre, vous aurez servi les intérêts de tous les amis que je voue au

succès de notre cause, et ces amis sont nombreux.

- Nombreux?

- Encore moins que puissants, monseigneur.

- Expliquez-vous.

- Impossible! Je m'expliquerai, je le jure devant Dieu qui m'entend, le propre jour où je vous verrai assis
sur le trône de France.

- Mais mon frère?

- Vous ordonnerez de son sort. Est-ce que vous le plaignez?

- Lui qui me laisse mourir dans un cachot? Non, je ne le plains pas!

- À la bonne heure!

- Il pouvait venir lui-même en cette prison, me prendre la main et me dire: «Mon frère, Dieu nous a créés
pour nous aimer, non pour nous combattre. Je viens à vous. Un préjugé sauvage vous condamnait à périr

obscurément loin de tous les hommes, privé de toutes les joies. Je veux vous faire asseoir près de moi; je

veux vous attacher au côté l'épée de notre père. Profiterez-vous de ce rapprochement pour m'étouffer ou

me contraindre? Userez-vous de cette épée pour verser mon sang?...»

- «Oh! non, lui eussé-je répondu: je vous regarde comme mon sauveur, et vous respecterai comme mon
maître. Vous me donnez bien plus que ne m'avait donné Dieu. Par vous, j'ai la liberté; par vous, j'ai le

droit d'aimer et d'être aimé en ce monde.»

- Et vous eussiez tenu parole, monseigneur?

- Oh! sur ma vie!

- Tandis que maintenant?...

- Tandis que, maintenant, je sens que j'ai des coupables à punir...

- De quelle façon, monseigneur?

- Que dites-vous de cette ressemblance que Dieu m'avait donnée avec mon frère?

- Je dis qu'il y avait dans cette ressemblance un enseignement providentiel que le roi n'eût pas dû
négliger, je dis que votre mère a commis un crime en faisant différents par le bonheur et par la fortune

ceux que la nature avait créés si semblables dans son sein, et je conclus, moi, que le châtiment ne doit

être autre chose que l'équilibre à rétablir.

- Ce qui signifie?...

< page précédente | 72 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.