|
Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 4
grande à cette nouvelle, et tous les voeux tendirent à une heureuse délivrance. Enfin, le 5 septembre 1638, elle accoucha d'un fils.
Ici Aramis regarda son interlocuteur, et crut s'apercevoir qu'il pâlissait.
- Vous allez entendre, dit Aramis, un récit que peu de gens sont en état de faire à l'heure qu'il est; car ce récit est un secret que l'on croit mort avec les morts, ou enseveli dans l'abîme de la confession.
- Et vous allez me dire ce secret? fit le jeune homme.
- Oh! dit Aramis avec un accent auquel il n'y avait pas à se méprendre, ce secret, je ne crois pas l'aventurer en le confiant à un prisonnier qui n'a aucun désir de sortir de la Bastille.
- J'écoute, monsieur.
- La reine donna donc le jour à un fils. Mais quand toute la Cour eut poussé des cris de joie à cette nouvelle, quand le roi eut montré le nouveau-né à son peuple, et à sa noblesse, quand il se fut gaiement mis à table pour fêter cette heureuse naissance, alors la reine, restée seule dans sa chambre, fut prise, pour la seconde fois, des douleurs de l'enfantement, et donna le jour à un second fils.
- Oh! dit le prisonnier trahissant une instruction plus grande que celle qu'il avouait, je croyais que Monsieur n'était né qu'en...
Aramis leva le doigt.
- Attendez que je continue, dit-il.
Le prisonnier poussa un soupir impatient, et attendit.
- Oui, dit Aramis, la reine eut un second fils, un second fils que dame Perronnette, la sage-femme, reçut dans ses bras.
- Dame Perronnette! murmura le jeune homme.
- On courut aussitôt à la salle où le roi dînait; on le prévint tout bas de ce qui arrivait; il se leva de table et accourut. Mais, cette fois, ce n'était plus la gaieté qu'exprimait son visage, c'était un sentiment qui ressemblait à de la terreur. Deux fils jumeaux changeaient en amertume la joie que lui avait causée la naissance d'un seul, attendu que ce que je vais vous dire, vous l'ignorez certainement, attendu qu'en France c'est l'aîné des fils qui règne après le père.
- Je sais cela.
- Et que les médecins et les jurisconsultes prétendent qu'il y a lieu de douter si le fils qui sort le premier du sein de sa mère est l'aîné de par la loi de Dieu et de la nature.
Le prisonnier poussa un cri étouffé, et devint plus blanc que le drap sous lequel il se cachait.
- Vous comprenez maintenant, poursuivit Aramis, que le roi, qui s'était vu avec tant de joie continuer dans un héritier, dut être au désespoir en songeant que maintenant il en avait deux, et que, peut-être, celui qui venait de naître et qui était inconnu, contesterait le droit d'aînesse à l'autre qui était né deux heures auparavant, et qui, deux heures auparavant, avait été reconnu. Ainsi, ce second fils, s'armant des intérêts ou des caprices d'un parti, pouvait, un jour, semer dans le royaume la discorde et la guerre, détruisant, par
|