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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 4

- Parlez, monseigneur. Je vous ai déjà dit que j'expose ma vie en vous parlant. Si peu que soit ma vie, je
vous supplie de la recevoir comme rançon de la vôtre.

- Eh bien! reprit le jeune homme, voici pourquoi je soupçonnais que l'on avait tué ma nourrice et mon
gouverneur.

- Que vous appeliez votre père.

- Oui, que j'appelais mon père, mais dont je savais bien que je n'étais pas le fils.

- Qui vous avait fait supposer?...

- De même que vous êtes, vous, trop respectueux pour un ami, lui était trop respectueux pour un père.

- Moi, dit Aramis, je n'ai pas le dessein de me déguiser.

Le jeune homme fit un signe de tête et continua:

- Sans doute, je n'étais pas destiné à demeurer éternellement enfermé, dit le prisonnier, et ce qui me le fait
croire, maintenant surtout, c'est le soin qu'on prenait de faire de moi un cavalier aussi accompli que

possible. Le gentilhomme qui était près de moi m'avait appris tout ce qu'il savait lui-même: les

mathématiques, un peu de géométrie, d'astronomie, l'escrime, le manège. Tous les matins, je faisais des

armes dans une salle basse, et montais à cheval dans le jardin. Eh bien! un matin, c'était pendant l'été, car

il faisait une grande chaleur, je m'étais endormi dans cette salle basse. Rien, jusque-là, ne m'avait,

excepté le respect de mon gouverneur, instruit ou donné des soupçons. Je vivais comme les oiseaux,

comme les plantes, d'air et de soleil; je venais d'avoir quinze ans.

- Alors, il y a huit ans de cela?

- Oui, à peu près; j'ai perdu la mesure du temps.

- Pardon, mais que vous disait votre gouverneur pour vous encourager au travail?

- Il me disait qu'un homme doit chercher à se faire sur la terre une fortune que Dieu lui a refusée en
naissant; il ajoutait que, pauvre, orphelin, obscur, je ne pouvais compter que sur moi, et que nul ne

s'intéressait ou ne s'intéresserait jamais à ma personne. J'étais donc dans cette salle basse, et, fatigué par

ma leçon d'escrime, je m'étais endormi. Mon gouverneur était dans sa chambre, au premier étage, juste

au-dessus de moi. Soudain j'entendis comme un petit cri poussé par mon gouverneur. Puis il appela:

«Perronnette! Perronnette!» C'était ma nourrice qu'il appelait.

- Oui, je sais, dit Aramis; continuez, monseigneur, continuez.

- Sans doute elle était au jardin, car mon gouverneur descendit l'escalier avec précipitation. Je me levai,
inquiet de le voir inquiet lui-même. Il ouvrit la porte qui, du vestibule, menait au jardin, en criant

toujours: «Perronnette! Perronnette!» Les fenêtres de la salle basse donnaient sur la cour; les volets de

ces fenêtres étaient fermés; mais, par une fente du volet, je vis mon gouverneur s'approcher d'un large

puits situé presque au- dessous des fenêtres de son cabinet de travail. Il se pencha sur la margelle, regarda

dans le puits, et poussa un nouveau cri en faisant de grands gestes effarés. D'où j'étais, je pouvais non

seulement voir, mais encore entendre. Je vis donc, j'entendis donc.

- Continuez, monseigneur, je vous en prie, dit Aramis.

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