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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 4
au suprême degré. Quand la nécessité l'exigeait, il eût été le premier orateur du monde, au besoin; il fût mort avant de dire une syllabe, dans l'occasion.
Ces trois messieurs se placèrent donc, dix minutes après le départ de d'Artagnan, devant une bonne table meublée avec le luxe gastronomique le plus substantiel.
Les grosses pièces, les conserves, les vins les plus variés, apparurent successivement sur cette table servie aux dépens du roi, et sur la dépense de laquelle M. Colbert eût trouvé facilement à s'économiser deux tiers, sans faire maigrir personne à la Bastille.
Baisemeaux fut le seul qui mangeât et qui bût résolument. Aramis ne refusa rien et effleura tout; Athos après le potage et les trois hors-d'oeuvre, ne toucha plus à rien.
La conversation fut ce qu'elle devait être entre trois hommes si opposés d'humeur et de projets.
Aramis ne cessa de se demander par quelle singulière rencontre Athos se trouvait chez Baisemeaux lorsque d'Artagnan n'y était plus, et pourquoi d'Artagnan ne s'y trouvait plus quand Athos y était resté. Athos creusa toute la profondeur de cet esprit d'Aramis, qui vivait de subterfuges et d'intrigues, il regarda bien son homme et le flaira occupé de quelque projet important. Puis il se concentra, lui aussi, dans ses propres intérêts, en se demandant pourquoi d'Artagnan avait quitté la Bastille si étrangement vite, en laissant là un prisonnier si mal introduit et si mal écroué.
Mais ce n'est pas sur ces personnages que nous arrêterons notre examen. Nous les abandonnons à eux-mêmes, devant les débris des chapons, des perdrix et des poissons mutilés par le couteau généreux de Baisemeaux.
Celui que nous poursuivrons, c'est d'Artagnan, qui, remontant dans le carrosse qui l'avait amené, cria au cocher, à l'oreille:
- Chez le roi, et brûlons le pavé!
Chapitre CCIII - Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de la Bastille
M. de Saint-Aignan avait fait sa commission auprès de La Vallière, ainsi qu'on l'a vu dans un des précédents chapitres; mais, quelle que fût son éloquence, il ne persuada point à la jeune fille qu'elle eût un protecteur assez considérable dans le roi, et qu'elle n'avait besoin de personne au monde quand le roi était pour elle.
En effet, au premier mot que le confident prononça de la découverte du fameux secret, Louise, éplorée, jeta les hauts cris et s'abandonna tout entière à une douleur que le roi n'eut pas trouvée obligeante, si, d'un coin de l'appartement, il eût pu en être le témoin. De Saint-Aignan, ambassadeur, s'en formalisa comme aurait pu faire son maître, et revint chez le roi annoncer ce qu'il avait vu et entendu. C'est là que nous le retrouvons, fort agité, en présence de Louis, plus agité encore.
- Mais, dit le roi à son courtisan, lorsque celui-ci eut achevé sa narration, qu'a-t-elle conclu? La verrai-je au moins tout à l'heure avant le souper? Viendra-t-elle, ou faudra-t-il que je passe chez elle?
- Je crois, Sire, que, si Votre Majesté désire la voir, il faudra que le roi fasse non seulement les premiers pas, mais tout le chemin.
- Rien pour moi! Ce Bragelonne lui tient donc bien au coeur? murmura Louis XIV entre ses dents.
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