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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 4

- Ainsi, je vous le répète, nous allons où vous voulez.

- Cher ami, dit Athos en embrassant d'Artagnan, je vous reconnais bien là.

- Dame! il me semble que c'est tout simple. Le cocher va vous mener à la barrière du Cours-la-Reine;
vous y trouverez un cheval que j'ai ordonné de tenir tout prêt, avec ce cheval, vous ferez trois postes tout

d'une traite, et, moi, j'aurai soin de ne rentrer chez le roi, pour lui dire que vous êtes parti, qu'au moment

où il sera impossible de vous joindre. Pendant ce temps, vous aurez gagné Le Havre, et, du Havre,

l'Angleterre, où vous trouverez la jolie maison que m'a donnée mon ami M. Monck, sans parler de

l'hospitalité que le roi Charles ne manquera pas de vous offrir... Eh bien! que dites-vous de ce projet?

- Menez-moi à la Bastille, dit Athos en souriant.

- Mauvaise tête! dit d'Artagnan; réfléchissez donc.

- Quoi?

- Que vous n'avez plus vingt ans. Croyez-moi, mon ami, je vous parle d'après moi. Une prison est
mortelle aux gens de notre âge. Non, non, je ne souffrirai pas que vous languissiez en prison. Rien que

d'y penser, la tête m'en tourne!

- Ami, répondit Athos, Dieu m'a fait, par bonheur, aussi fort de corps que d'esprit Croyez-moi, je serai
fort jusqu'à mon dernier soupir.

- Mais ce n'est pas de la force, mon cher, c'est de la folie.

- Non, d'Artagnan, c'est une raison suprême. Ne croyez pas que je discute le moins du monde avec vous
cette question de savoir si vous vous perdriez en me sauvant. J'eusse fait ce que vous faites, si la fuite eût

été dans mes convenances. J'eusse donc accepté de vous ce que, sans aucun doute, en pareille

circonstance, vous eussiez accepté de moi. Non! je vous connais trop pour effleurer seulement ce sujet.

- Ah! si vous me laissiez faire, dit d'Artagnan, comme j'enverrais le roi courir après vous!

- Il est le roi, cher ami.

- Oh! cela m'est bien égal; et, tout roi qu'il est, je lui répondrais parfaitement: «Sire, emprisonnez, exilez,
tuez tout en France et en Europe; ordonnez-moi d'arrêter et de poignarder qui vous voudrez, fût-ce

Monsieur, votre frère; mais ne touchez jamais à un des quatre mousquetaires, ou sinon, mordioux!...»

- Cher ami, répondit Athos avec calme, je voudrais vous persuader d'une chose, c'est que je désire être
arrêté, c'est que je tiens à une arrestation par dessus tout.

D'Artagnan fit un mouvement d'épaules.

- Que voulez-vous! continua Athos, c'est ainsi: vous me laisseriez aller, que je reviendrais de moi-même
me constituer prisonnier. Je veux prouver à ce jeune homme que l'éclat de sa couronne étourdit, je veux

lui prouver qu'il n'est le premier des hommes qu'à la condition d'en être le plus généreux et le plus sage.

Il me punit, il m'emprisonne, il me torture, soit! Il abuse, et je veux lui faire savoir ce que c'est qu'un

remords, en attendant que Dieu lui apprenne ce que c'est qu'un châtiment.

- Mon ami, répondit d'Artagnan, je sais trop que, lorsque vous avez dit non, c'est non. Je n'insiste plus;
vous voulez aller à la Bastille?

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