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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 4
du roi; j'y gagnerais certainement sur cette terre, j'y perdrais dans ma conscience. Merci.
- Alors, donnez-moi deux choses, Athos: votre absolution...
- Oh! je vous la donne, si vous avez réellement voulu venger le faible et l'opprimé contre l'oppresseur.
- Cela me suffit, répondit Aramis avec une rougeur qui s'effaça dans la nuit. Et maintenant donnez-moi vos deux meilleurs chevaux pour gagner la seconde poste, attendu que l'on m'en a refusé sous prétexte d'un voyage que M. de Beaufort fait dans ces parages.
- Vous aurez mes deux meilleurs chevaux, Aramis, et je vous recommande Porthos.
- Oh! soyez sans crainte. Un mot encore: trouvez-vous que je manoeuvre pour lui comme il convient?
- Le mal étant fait, oui; car le roi ne lui pardonnerait pas, et puis vous avez toujours, quoi qu'il en dise, un appui dans M. Fouquet, lequel ne vous abandonnera pas, étant, lui aussi, fort compromis, malgré son trait héroïque.
- Vous avez raison. Voilà pourquoi, au lieu de gagner tout de suite la mer, ce qui déclarerait ma peur et m'avouerait coupable, voilà pourquoi je reste sur le sol français. Mais Belle-Île sera pour moi le sol que je voudrai: anglais, espagnol ou romain; le tout consiste pour moi dans le pavillon que j'arborerai.
- Comment cela?
- C'est moi qui ai fortifié Belle-Île, et nul ne prendra Belle- Île, moi la défendant. Et puis, comme vous l'avez dit tout à l'heure, M. Fouquet est là. On n'attaquera pas Belle-Île sans la signature de M. Fouquet.
- C'est juste. Néanmoins, soyez prudent. Le roi est rusé et il est fort.
Aramis sourit.
- Je vous recommande Porthos, répéta le comte avec une sorte de froide insistance.
- Ce que je deviendrai, comte, répliqua Aramis avec le même ton, notre frère Porthos le deviendra.
Athos s'inclina en serrant la main d'Aramis, et alla embrasser Porthos avec effusion.
- J'étais né heureux n'est-ce pas? murmura celui-ci, transporté, en s'enveloppant de son manteau.
- Venez, très cher, dit Aramis.
Raoul était allé devant pour donner des ordres et faire seller les deux chevaux.
Déjà le groupe s'était divisé. Athos voyait ses deux amis sur le point de partir; quelque chose comme un brouillard passa devant ses yeux et pesa sur son coeur.
«C'est étrange! pensa-t-il. D'où vient cette envie que j'ai d'embrasser Porthos encore une fois?»
Justement Porthos s'était retourné, et il venait à son vieil ami les bras ouverts.
Cette dernière étreinte fut tendre comme dans la jeunesse, comme dans les temps où le coeur était chaud, la vie heureuse.
Et puis Porthos monta sur son cheval. Aramis revint aussi pour entourer de ses bras le cou d'Athos.
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