|
Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 4
- Le temps, interrompit Porthos de vous conter mon bonheur.
- Ah! fit Raoul.
Athos regarda silencieusement Aramis, dont déjà l'air sombre lui avait paru bien peu en harmonie avec les bonnes nouvelles dont parlait Porthos.
- Quel est le bonheur qui vous arrive? Voyons, demanda Raoul en souriant.
- Le roi me fait duc, dit avec mystère le bon Porthos, se penchant à l'oreille du jeune homme; duc à brevet!
Mais les apartés de Porthos avaient toujours assez de vigueur pour être entendus de tout le monde; ses murmures étaient au diapason d'un rugissement ordinaire.
Athos entendit et poussa une exclamation qui fit tressaillir Aramis.
Celui-ci prit le bras d'Athos, et, après avoir demandé à Porthos la permission de causer quelques moments à l'écart:
- Mon cher Athos, dit-il au comte, vous me voyez navré de douleur.
- De douleur? s'écria le comte. Ah! cher ami!
- Voici, en deux mots: j'ai fait, contre le roi, une conspiration; cette conspiration a manqué, et, à l'heure qu'il est, on me cherche sans doute.
- On vous cherche!... une conspiration!... Eh! mon ami, que me dites vous là?
- Une triste vérité. Je suis tout bonnement perdu.
- Mais Porthos... ce titre de duc... qu'est-ce que tout cela?
- Voilà le sujet de ma plus vive peine; voilà le plus profond de ma blessure. J'ai, croyant à un succès infaillible, entraîné Porthos dans ma conjuration. Il y a donné, comme vous savez qu'il donne, de toutes ses forces, sans rien savoir, et, aujourd'hui, le voilà si bien compromis avec moi, qu'il est perdu comme moi.
- Mon Dieu!
Et Athos se retourna vers Porthos, qui leur sourit agréablement.
- Il faut vous faire tout comprendre. Écoutez-moi, continua Aramis.
Et il raconta l'histoire que nous connaissons.
Athos sentit plusieurs fois, durant le récit, son front se mouiller de sueur.
- C'est une grande idée, dit-il; mais c'était une grande faute.
- Dont je suis puni, Athos.
- Aussi ne vous dirai-je pas ma pensée entière.
|