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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 4

- Raoul! Raoul!

- Écoutez, monsieur; jamais je ne m'accoutumerai à cette idée que Louise, la plus chaste et la plus naïve
des femmes, a pu tromper aussi lâchement un homme aussi honnête et aussi aimant que je le suis; jamais

je ne pourrai me décider à voir ce masque doux et bon se changer en une figure hypocrite et lascive.

Louise perdue! Louise infâme! Ah! monsieur, c'est bien plus cruel pour moi que Raoul abandonné, que

Raoul malheureux!

Athos employait alors le remède héroïque. Il défendait Louise contre Raoul, et justifiait sa perfidie par
son amour.

- Une femme qui eût cédé au roi parce qu'il est le roi, disait- il, mériterait le nom d'infâme; mais Louise
aime Louis. Jeunes tous deux, ils ont oublié, lui son rang, elle ses serments. L'amour absout tout, Raoul.

Les deux jeunes gens s'aiment avec franchise.

Et, quand il avait donné ce coup de poignard, Athos voyait en soupirant Raoul bondir sous la cruelle
blessure, et s'enfuir au plus épais du bois ou se réfugier dans sa chambre d'où, une heure après, il sortait

pâle, tremblant, mais dompté. Alors, revenant à Athos avec un sourire, il lui baisait la main, comme le

chien qui vient d'être battu caresse un bon maître pour racheter sa faute. Raoul, lui, n'écoutait que sa

faiblesse, et il n'avouait que sa douleur.

Ainsi se passèrent les jours qui suivirent cette scène dans laquelle Athos avait si violemment agité
l'orgueil indomptable du roi. Jamais, en causant avec son fils, il ne fit allusion à cette scène; jamais il ne

lui donna les détails de cette vigoureuse sortie qui eût peut-être consolé le jeune homme en lui montrant

son rival abaissé. Athos ne voulait point que l'amant offensé oubliât le respect dû au roi.

Et quand Bragelonne, ardent, furieux, sombre, parlait avec mépris des paroles royales, de la foi
équivoque que certains fous puisent dans la promesse tombée du trône; quand, passant deux siècles avec

la rapidité d'un oiseau qui traverse un détroit pour aller d'un monde à l'autre, Raoul en venait à prédire le

temps où les rois sembleraient plus petits que les hommes, Athos lui disait de sa voix sereine et

persuasive:

- Vous avez raison, Raoul; tout ce que vous dites arrivera: les rois perdront leur prestige, comme perdent
leurs clartés les étoiles qui ont fait leur temps. Mais, lorsque ce moment viendra, Raoul, nous serons

morts; et rappelez-vous bien ce que je vous dis: en ce monde, il faut pour tous, hommes, femmes et rois,

vivre au présent; nous ne devons vivre selon l'avenir que pour Dieu.

Voilà de quoi s'entretenaient, comme toujours, Athos et Raoul, en arpentant la longue allée de tilleuls
dans le parc, lorsque retentit soudain la clochette qui servait à annoncer au comte soit l'heure du repas,

soit une visite. Machinalement et sans y attacher d'importance, il rebroussa chemin avec son fils, et tous

les deux se trouvèrent, au bout de l'allée, en présence de Porthos et d'Aramis.

Chapitre CCXXXII - Les derniers adieux

Raoul poussa un cri de joie et serra tendrement Porthos dans ses bras. Aramis et Athos s'embrassèrent en
vieillards. Cet embrassement même était une question pour Aramis, qui, aussitôt:

- Ami, dit-il, nous ne sommes pas pour longtemps avec vous.

- Ah! fit le comte.

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