bibliotheq.net - littérature française
 

Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 4

Le maître, ayant fini d'atteler, proposa un de ses valets pour conduire les étrangers à La Fère.

Porthos s'assit dans le fond avec Aramis et lui dit à l'oreille:

- Je comprends.

- Ah! ah! répondit Aramis; et que comprenez-vous, cher ami?

- Nous allons, de la part du roi, faire quelque grande proposition à Athos.

- Peuh! fit Aramis.

- Ne me dites rien, ajouta le bon Porthos en essayant de contrepeser assez solidement pour éviter les
cahots; ne me dites rien, je devinerai.

- Eh bien! c'est cela, mon ami, devinez, devinez.

On arriva vers neuf heures du soir chez Athos, par un clair de lune magnifique.

Cette admirable clarté réjouissait Porthos au-delà de toute expression; mais Aramis s'en montra
incommodé à un degré presque égal. Il en témoigna quelque chose à Porthos, qui lui répondit:

- Bien! je devine encore. La mission est secrète.

Ce furent ses derniers mots en voiture.

Le conducteur les interrompit par ceux-ci:

- Messieurs, vous êtes arrivés.

Porthos et son compagnon descendirent devant la porte du petit château.

C'est là que nous allons retrouver Athos et Bragelonne, disparus tous deux depuis la découverte de
l'infidélité de La Vallière.

S'il est un mot plein de vérité, c'est celui-ci: les grandes douleurs renferment en elles-mêmes le germe de
leur consolation.

En effet, cette douloureuse blessure faite à Raoul avait rapproché de lui son père, et Dieu sait si elles
étaient douces, les consolations qui coulaient de la bouche éloquente et du coeur généreux d'Athos.

La blessure ne s'était point cicatrisée; mais Athos, à force de converser avec son fils, à force de mêler un
peu de sa vie à lui dans celle du jeune homme, avait fini par lui faire comprendre que cette douleur de la

première infidélité est nécessaire à toute existence humaine, et que nul n'a aimé sans la connaître.

Raoul écoutait souvent, il n'entendait pas. Rien ne remplace, dans le coeur vivement épris, le souvenir et
la pensée de l'objet aimé. Raoul répondait alors à son père:

- Monsieur, tout ce que vous me dites est vrai; je crois que nul n'a autant souffert que vous par le coeur;
mais vous êtes un homme trop grand par l'intelligence, trop éprouvé par les malheurs, pour ne pas

permettre la faiblesse au soldat qui souffre pour la première fois. Je paie un tribut que je ne paierai pas

deux fois; permettez-moi de me plonger si avant dans ma douleur, que je m'y oublie moi-même, que j'y

noie jusqu'à ma raison.

< page précédente | 224 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.