bibliotheq.net - littérature française
 

Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 4

«M. d'Artagnan conduira le prisonnier aux îles Sainte-Marguerite. Il lui couvrira le visage d'une visière
de fer, que le prisonnier ne pourra lever sous peine de vie.»

- C'est juste, dit Philippe avec résignation. Je suis prêt.

- Aramis avait raison, dit Fouquet, bas, au mousquetaire; celui- ci est roi bien autant que l'autre.

- Plus! répliqua d'Artagnan. Il ne lui manque que moi et vous.

Chapitre CCXXXI - Où Porthos croit courir après un duché

Aramis et Porthos, ayant profité du temps accordé par Fouquet, faisaient, par leur rapidité, honneur à la
cavalerie française.

Porthos ne comprenait pas bien pour quel genre de mission on le forçait à déployer une vélocité pareille:
mais comme il voyait Aramis piquant avec rage, lui, Porthos, piquait avec fureur.

Ils eurent ainsi bientôt mis douze lieues entre eux et Vaux; puis il fallut changer de chevaux et organiser
une sorte de service de poste. C'est pendant un relais que Porthos se hasarda discrètement à interroger

Aramis.

- Chut! répliqua celui-ci; sachez seulement que notre fortune dépend de notre rapidité.

Comme si Porthos eût été le mousquetaire sans sou ni maille de 1626, il poussa en avant. Ce mot
magique de fortune signifie toujours quelque chose à l'oreille humaine. Il veut dire assez, pour ceux qui

n'ont rien; il veut dire trop, pour ceux qui ont assez.

- On me fera duc, dit Porthos tout haut.

Il se parlait à lui-même.

- Cela est possible, répliqua en souriant à sa façon Aramis, dépassé par le cheval de Porthos.

Cependant la tête d'Aramis était en feu; l'activité du corps n'avait pas encore réussi à surmonter celle de
l'esprit. Tout ce qu'il y a de colères rugissantes, de douleurs aux dents aiguës, de menaces mortelles, se

tordait, et mordait, et grondait dans la pensée du prélat vaincu.

Sa physionomie offrait les traces bien visibles de ce rude combat. Libre, sur le grand chemin, de
s'abandonner au moins aux impressions du moment, Aramis ne se privait pas de blasphémer à chaque

écart du cheval, à chaque inégalité de la route. Pâle, parfois inondé de sueurs bouillantes, tantôt sec et

glacé, il battait les chevaux et leur ensanglantait les flancs.

Porthos en gémissait, lui dont le défaut dominant n'était pas la sensibilité. Ainsi coururent-ils pendant
huit grandes heures, et ils arrivèrent à Orléans.

Il était quatre heures de l'après-midi. Aramis, en interrogeant ses souvenirs, pensa que rien ne démontrait
la poursuite possible.

Il eût été sans exemple qu'une troupe capable de prendre Porthos et lui fût fournie de relais suffisants
pour faire quarante lieues en huit heures. Ainsi, en admettant la poursuite, ce qui n'était pas manifeste, les

fuyards avaient cinq bonnes heures d'avance sur les poursuivants.

< page précédente | 222 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.