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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 4
Philippe ouvrit les deux battants de la porte, et plusieurs personnes entrèrent silencieusement. Philippe ne bougea point tant que ses valets de chambre l'habillèrent. Il avait vu, la veille, les habitudes de son frère. Il fit le roi, de manière à n'éveiller aucun soupçon.
Ce fut donc tout habillé, avec l'habit de chasse, qu'il reçut les visiteurs. Sa mémoire et les notes d'Aramis lui annoncèrent tout d'abord Anne d'Autriche, à laquelle Monsieur donnait la main, puis Madame avec M. de Saint-Aignan.
Il sourit en voyant ces visages, et frissonna en reconnaissant sa mère.
Cette figure noble et imposante, ravagée par la douleur, vint plaider dans son coeur la cause de cette fameuse reine qui avait immolé un enfant à la raison d'État. Il trouva que sa mère était belle. Il savait que Louis XIV l'aimait, il se promit de l'aimer aussi, et de ne pas être pour sa vieillesse un châtiment cruel.
Il regarda son frère avec un attendrissement facile à comprendre. Celui-ci n'avait rien usurpé, rien gâté dans sa vie. Rameau écarté, il laissait monter la tige, sans souci de l'élévation et de la majesté de sa vie. Philippe se promit d'être bon frère, pour ce prince auquel suffisait l'or, qui donne les plaisirs.
Il salua d'un air affectueux Saint-Aignan, qui s'épuisait en sourires et révérences, et tendit la main en tremblant à Henriette, sa belle-soeur, dont la beauté le frappa. Mais il vit dans les yeux de cette princesse un reste de froideur qui lui plut pour la facilité de leurs relations futures.
«Combien me sera-t-il plus aisé, pensait-il, d'être le frère de cette femme que son galant, si elle me témoigne une froideur que mon frère ne pouvait avoir pour elle, et qui m'est imposée comme un devoir.»
La seule visite qu'il redoutât en ce moment était celle de la reine; son coeur, son esprit venaient d'être ébranlés par une épreuve si violente, que, malgré leur trempe solide, ils ne supporteraient peut-être pas un nouveau choc. Heureusement, la reine ne vint pas.
Alors commença, de la part d'Anne d'Autriche, une dissertation politique sur l'accueil que M. Fouquet avait fait à la maison de France. Elle entremêla ses hostilités de compliments à l'adresse du roi, de questions sur sa santé, de petites flatteries maternelles, et de ruses diplomatiques.
- Eh bien! mon fils, dit-elle, êtes-vous revenu sur le compte de M. Fouquet.
- Saint-Aignan, dit Philippe, veuillez aller savoir des nouvelles de la reine.
À ces mots, les premiers que Philippe eût prononcés tout haut, la légère différence qu'il y avait entre sa voix et celle de Louis XIV fut sensible aux oreilles maternelles; Anne d'Autriche regarda fixement son fils.
De Saint-Aignan sortit. Philippe continua.
- Madame, je n'aime pas qu'on me dise du mal de M. Fouquet, vous le savez, et vous m'en avez dit du bien vous-même.
- C'est vrai; aussi ne fais-je que vous questionner sur l'état de vos sentiments à son égard.
- Sire, dit Henriette, j'ai, moi, toujours aimé M. Fouquet. C'est un homme de bon goût, un brave homme.
- Un surintendant qui ne lésine jamais, ajouta Monsieur, et qui paie en or toutes les cédules que j'ai sur lui.
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