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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 4

- Vous êtes fou, mon pauvre Raoul, s'écria d'Artagnan avec un éclat de rire dans lequel un exact
observateur eût peut-être désiré plus de franchise.

- Tant mieux! dit Raoul.

- Oui, fou, et savez-vous ce que je vous conseille?

- Dites, monsieur; venant de vous, l'avis doit être bon.

- Eh bien! je vous conseille, après votre voyage, après votre visite chez M. de Guiche, après votre visite
chez Madame, après votre visite chez Porthos, après votre voyage à Vincennes, je vous conseille de

prendre quelque repos; couchez-vous, dormez douze heures, et, à votre réveil, fatiguez-moi un bon

cheval.

Et, l'attirant à lui, il l'embrassa comme il eût fait de son propre enfant. Athos en fit autant; seulement, il
était visible que le baiser était plus tendre et la pression plus forte encore chez le père que chez l'ami.

Le jeune homme regarda de nouveau ces deux hommes, en appliquant à les pénétrer toutes les forces de
son intelligence. Mais son regard s'émoussa sur la physionomie riante du mousquetaire et sur la figure

calme et douce du comte de La Fère.

- Et où allez-vous, Raoul? demanda ce dernier, voyant que Bragelonne s'apprêtait à sortir.

- Chez moi, monsieur, répondit celui-ci de sa voix douce et triste.

- C'est donc là qu'on vous trouvera, vicomte, si l'on a quelque chose à vous dire?

- Oui, monsieur. Est-ce que vous prévoyez avoir quelque chose à me dire?

- Que sais-je! dit Athos.

- Oui, de nouvelles consolations, dit d'Artagnan en poussant tout doucement Raoul vers la porte.

Raoul, voyant cette sérénité dans chaque geste des deux amis, sortit de chez le comte, n'emportant avec
lui que l'unique sentiment de sa douleur particulière.

- Dieu soit loué, dit-il, je puis donc ne plus penser qu'à moi.

Et, s'enveloppant de son manteau, de manière à cacher aux passants son visage attristé, il sortit pour se
rendre à son propre logement, comme il l'avait promis à Porthos.

Les deux amis avaient vu le jeune homme s'éloigner avec un sentiment pareil de commisération.

Seulement, chacun d'eux l'avait exprimé d'une façon différente.

- Pauvre Raoul! avait dit Athos en laissant échapper un soupir.

- Pauvre Raoul! avait dit d'Artagnan en haussant les épaules.

Chapitre CXCIX - Heu! miser!

«Pauvre Raoul!» avait dit Athos. «Pauvre Raoul!» avait dit d'Artagnan. En effet, plaint par ces deux
hommes si forts, Raoul devait être un homme bien malheureux.

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