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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 3
travaillé à fortifier Belle-Île; le roi a voulu savoir le nom de l'habile ingénieur qui avait fait les travaux; vous êtes timide comme tous les hommes d'un vrai mérite; peut-être Aramis veut-il vous mettre sous le boisseau. Moi, je vous prends; moi, je vous déclare; moi, je vous produis; le roi vous récompense et voilà toute ma politique.
- C'est la mienne, morbleu! dit Porthos en tendant la main à d'Artagnan.
Mais d'Artagnan connaissait la main de Porthos; il savait qu'une fois emprisonnée entre les cinq doigts du baron, une main ordinaire n'en sortait pas sans foulure. Il tendit donc, non pas la main, mais le poing à son ami. Porthos ne s'en aperçut même pas. Après quoi ils sortirent tous deux de Saint-Mandé.
Les gardiens chuchotèrent bien un peu et se dirent à l'oreille quelques paroles que d'Artagnan comprit, mais qu'il se garda bien de faire comprendre à Porthos.
«Notre ami, dit-il, était bel et bien prisonnier d'Aramis. Voyons ce qu'il va résulter de la mise en liberté de ce conspirateur.»
Chapitre CXLIII - Le rat et le fromage
D'Artagnan et Porthos revinrent à pied comme d'Artagnan était venu.
Lorsque d'Artagnan, entrant le premier dans la boutique du Pilon d'Or, eut annoncé à Planchet que M. du Vallon serait un des voyageurs privilégiés; lorsque Porthos, en entrant dans la boutique, eu fait cliqueter avec son plumet les chandelles de bois suspendues à l'auvent, quelque chose comme un pressentiment douloureux troubla la joie que Planchet se promettait pour le lendemain.
Mais c'était un coeur d'or que notre épicier, relique précieuse du bon temps, qui est toujours et a toujours été pour ceux qui vieillissent le temps de leur jeunesse, et pour ceux qui sont jeunes la vieillesse de leurs ancêtres.
Planchet, malgré ce frémissement intérieur aussitôt réprimé que ressenti, accueillit donc Porthos avec un respect de tendre cordialité.
Porthos, un peu roide d'abord, à cause de la distance sociale qui existait à cette époque entre un baron et un épicier, Porthos finit par s'humaniser en voyant chez Planchet tant de bon vouloir et de prévenances.
Il fut surtout sensible à la liberté qui lui fut donnée ou plutôt offerte, de plonger ses larges mains dans les caisses de fruits secs et confits, dans les sacs d'amandes et de noisettes, dans les tiroirs pleins de sucrerie.
Aussi, malgré les invitations que lui fit Planchet de monter à l'entresol, choisit-il pour habitation favorite, pendant la soirée qu'il avait à passer chez Planchet, la boutique, où ses doigts rencontraient toujours ce que son nez avait senti et vu.
Les belles figues de Provence, les avelines du Forest, les prunes de la Touraine, devinrent pour Porthos l'objet d'une distraction qu'il savoura pendant cinq heures sans interruption.
Sous ses dents, comme sous des meules, se broyaient les noyaux, dont les débris jonchaient le plancher et criaient sous les semelles de ceux qui allaient et venaient; Porthos égrenait dans ses lèvres, d'un seul coup, les riches grappes de muscat sec, aux violettes couleurs, dont une demi-livre passait ainsi d'un seul coup de sa bouche dans son estomac.
Dans un coin du magasin, les garçons, tapis avec épouvante, s'entre regardaient sans oser se parler.
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