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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 3

- Eh! pensez-y, monsieur Fouquet, la piqûre d'une fourmi peut tuer un géant, si la fourmi est venimeuse.

- Mais cette toute-puissance dont vous parliez, voyons, est-elle déjà évanouie?

- Je suis tout-puissant, soit; mais je ne suis pas immortel.

- Voyons, retrouver Tobie serait le plus pressé, ce me semble. N'est-ce point votre avis?

- Oh! quant à cela, vous ne le retrouverez pas, dit Aramis, et, s'il vous était précieux, faites-en votre deuil.

- Enfin, il est quelque part dans le monde, dit Fouquet.

- Vous avez raison; laissez-moi faire, répondit Aramis.

Chapitre CXXXVIII - Les quatre chances de Madame

La reine Anne avait fait prier la jeune reine de venir lui rendre visite.

Depuis quelque temps, souffrante et tombant du haut de sa beauté, du haut de sa jeunesse, avec cette
rapidité de déclin qui signale la décadence des femmes qui ont beaucoup lutté, Anne d'Autriche voyait se

joindre au mal physique la douleur de ne plus compter que comme un souvenir vivant au milieu des

jeunes beautés, des jeunes esprits et des jeunes puissances de sa Cour.

Les avis de son médecin, ceux de son miroir, la désolaient bien moins que ces avertissements inexorables
de la société des courtisans qui, pareils aux rats du navire, abandonnent la cale où l'eau va pénétrer grâce

aux avaries de la vétusté.

Anne d'Autriche ne se trouvait pas satisfaite des heures que lui donnait son fils aîné.

Le roi, bon fils, plus encore avec affectation qu'avec affection, venait d'abord passer chez sa mère une
heure le matin et une heure le soir; mais, depuis qu'il s'était chargé des affaires de l'État, la visite du

matin et celle du soir s'étaient réduites d'une demi- heure; puis, peu à peu, la visite du matin avait été

supprimée.

On se voyait à la messe; la visite même du soir était remplacée par une entrevue, soit chez le roi en
assemblée, soit chez Madame, où la reine venait assez complaisamment par égard pour ses deux fils.

Il en résultait cet ascendant immense sur la Cour que Madame avait conquis, et qui faisait de sa maison la
véritable réunion royale.

Anne d'Autriche le sentit.

Se voyant souffrante et condamnée par la souffrance à de fréquentes retraites, elle fut désolée de prévoir
que la plupart de ses journées, de ses soirées, s'écouleraient solitaires, inutiles, désespérées.

Elle se rappelait avec terreur l'isolement où jadis la laissait le cardinal de Richelieu, fatales et
insupportables soirées, pendant lesquelles pourtant elle avait pour se consoler la jeunesse, la beauté, qui

sont toujours accompagnées de l'espoir.

Alors elle forma le projet de transporter la Cour chez elle et d'attirer Madame, avec sa brillante escorte,
dans la demeure sombre et déjà triste où la veuve d'un roi de France, la mère d'un roi de France, était

réduite à consoler de son veuvage anticipé la femme toujours larmoyante d'un roi de France.

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