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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 2

Et il jeta ses deux bras autour du cou de Raoul. Toute l'assistance émerveillée de ce mouvement auquel
on ne pouvait guère attendre, vu les trépignements de l'un des adversaires et la rude insistance de l'autre,

l'assemblée se mit à battre des mains, et mille vivats, mille applaudissements joyeux s'élancèrent vers le

ciel. De Guiche embrassa à son tour Buckingham, un peu à contrecoeur, mais enfin il l'embrassa.

Ce fut le signal: Anglais et Français, qui, jusque-là, s'étaient regardés avec inquiétude, fraternisèrent à
l'instant même. Sur ces entrefaites arriva le cortège des princesses, qui, sans Bragelonne, eussent trouvé

deux armées aux prises et du sang sur les fleurs.

Tout se remit à l'aspect des bannières.

Chapitre LXXXVI - La nuit

La concorde était revenue s'asseoir au milieu des tentes.

Anglais et Français rivalisaient de galanterie auprès des illustres voyageuses et de politesse entre eux.

Les Anglais envoyèrent aux Français des fleurs dont ils avaient fait provision pour fêter l'arrivée de la
jeune princesse; les Français invitèrent les Anglais à un souper qu'ils devaient donner le lendemain.

Madame recueillit donc sur son passage d'unanimes félicitations. Elle apparaissait comme une reine, à

cause du respect de tous; comme une idole, à cause de l'adoration de quelques-uns. La reine mère fit aux

Français l'accueil le plus affectueux. La France était son pays, à elle, et elle avait été trop malheureuse en

Angleterre pour que l'Angleterre lui pût faire oublier la France. Elle apprenait donc à sa fille, par son

propre amour, l'amour du pays où toutes deux avaient trouvé l'hospitalité, et où elles allaient trouver la

fortune d'un brillant avenir.

Lorsque l'entrée fut faite et les spectateurs un peu disséminés, lorsqu'on n'entendit plus que de loin les
fanfares et le bruissement de la foule, lorsque la nuit tomba, enveloppant de ses voiles étoilés la mer, le

port, la ville et la campagne encore émue de ce grand événement, de Guiche rentra dans sa tente, et s'assit

sur un large escabeau, avec une telle expression de douleur, que Bragelonne le suivit du regard jusqu'à ce

qu'il l'eût entendu soupirer; alors il s'approcha. Le comte était renversé en arrière, l'épaule appuyée à la

paroi de la tente, le front dans ses mains, la poitrine haletante et le genou inquiet.

- Tu souffres, ami? lui demanda Raoul.

- Cruellement.

- Du corps, n'est-ce pas?

- Du corps, oui.

- La journée a été fatigante, en effet, continua le jeune homme, les yeux fixés sur celui qu'il interrogeait.

- Oui, et le sommeil me rafraîchirait.

- Veux-tu que je te laisse?

- Non, j'ai à te parler.

- Je ne te laisserai parler qu'après avoir interrogé, moi-même, de Guiche.

- Interroge.

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