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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 2

- Et vous, messieurs, demanda-t-il tout suffoqué par tant d'émotions diverses, vous, monsieur de Guiche;
vous, monsieur de Bragelonne, ne m'accompagnez-vous point?

De Guiche s'inclina.

- Je suis, ainsi que M. de Bragelonne, aux ordres de la reine, dit-il; ce qu'elle nous commandera de faire,
nous le ferons.

Et il regarda la jeune princesse, qui baissa les yeux.

- Pardon, monsieur de Buckingham, dit la reine, mais M. de Guiche représente ici Monsieur; c'est lui qui
doit nous faire les honneurs de la France, comme vous nous avez fait les honneurs de l'Angleterre; il ne

peut donc se dispenser de nous accompagner; nous devons bien, d'ailleurs, cette légère faveur au courage

qu'il a eu de nous venir trouver par ce mauvais temps.

Buckingham ouvrit la bouche comme pour répondre; mais, soit qu'il ne trouvât point de pensée ou point
de mots pour formuler cette pensée, aucun son ne tomba de ses lèvres, et, se retournant comme en délire,

il sauta du bâtiment dans le canot.

Les rameurs n'eurent que le temps de le retenir et de se retenir eux-mêmes, car le poids et le contrecoup
avaient failli faire chavirer la barque.

- Décidément, Milord est fou, dit tout haut l'amiral à Raoul.

- J'en ai peur pour Milord, répondit Bragelonne.

Pendant tout le temps que le canot mit à gagner la terre, le duc ne cessa de couvrir de ses regards le
vaisseau amiral, comme ferait un avare qu'on arracherait à son coffre, une mère qu'on éloignerait de sa

fille pour la conduire à la mort. Mais rien ne répondit à ses signaux, à ses manifestations, à ses

lamentables attitudes.

Buckingham en fut tellement étourdi, qu'il se laissa tomber sur un banc, enfonça sa main dans ses
cheveux, tandis que les matelots insoucieux faisaient voler le canot sur les vagues. En arrivant, il était

dans une torpeur telle, que s'il n'eût pas rencontré sur le port le messager auquel il avait fait prendre les

devants comme maréchal des logis, il n'eût pas su demander son chemin. Une fois arrivé à la maison qui

lui était destinée, il s'y enferma comme Achille dans sa tente.

Cependant le canot qui portait les princesses quittait le bord du vaisseau amiral au moment même où
Buckingham mettait pied à terre. Une barque suivait, remplie d'officiers, de courtisans et d'amis

empressés.

Toute la population du Havre, embarquée à la hâte sur des bateaux de pêche et des barques plates ou sur
de longues péniches normandes, accourut au devant du bateau royal.

Le canon des forts retentissait; le vaisseau amiral et les deux autres échangeaient leurs salves, et des
nuages de flammes s'envolaient des bouches béantes en flocons ouatés de fumée au- dessus des flots,

puis s'évaporaient dans l'azur du ciel.

La princesse descendit aux degrés du quai. Une musique joyeuse l'attendait à terre et accompagnait
chacun de ses pas.

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