|
Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 2
et à son illustre mère les a portés à affronter la mer, fort mauvaise aujourd'hui, même pour des marins. Mais ces messieurs, que je présenterai pour exemple à mon état- major, ne doivent pas en être un pour ces dames.
Un regard dérobé de Madame surprit la rougeur qui couvrait les joues du comte. Ce regard échappa à Buckingham. Il n'avait d'yeux que pour surveiller Norfolk. Il était évidemment jaloux de l'amiral, et semblait brûler du désir d'arracher les princesses à ce sol mouvant des vaisseaux sur lequel l'amiral était roi.
- Au reste, reprit Buckingham, j'en appelle à Madame elle-même.
- Et moi, milord, répondit l'amiral, j'en appelle à ma conscience et à ma responsabilité. J'ai promis de rendre saine et sauve Madame à la France, je tiendrai ma promesse.
- Mais, cependant, monsieur...
- Milord, permettez-moi de vous rappeler que je commande seul ici.
- Milord, savez-vous ce que vous dites? répondit avec hauteur Buckingham.
- Parfaitement, et je le répète: Je commande seul ici, milord, et tout m'obéit: la mer, le vent, les navires et les hommes.
Cette parole était grande et noblement prononcée.
Raoul en observa l'effet sur Buckingham. Celui-ci frissonna par tout le corps et s'appuya à l'un des soutiens de la tente pour ne pas tomber; ses yeux s'injectèrent de sang, et la main dont il ne se soutenait point se porta sur la garde de son épée.
- Milord, dit la reine, permettez-moi de vous dire que je suis en tout point de l'avis du comte de Norfolk; puis le temps, au lieu de se couvrir de vapeur comme il le fait en ce moment, fût-il parfaitement pur et favorable, nous devons bien quelques heures à l'officier qui nous a conduites si heureusement et avec des soins si empressés jusqu'en vue des côtes de France, où il doit nous quitter.
Buckingham, au lieu de répondre, consulta le regard de Madame.
Madame, à demi cachée sous les courtines de velours et d'or qui l'abritaient, n'écoutait rien de ce débat, occupée qu'elle était à regarder le comte de Guiche qui s'entretenait avec Raoul.
Ce fut un nouveau coup pour Buckingham, qui crut découvrir dans le regard de Madame Henriette un sentiment plus profond que celui de la curiosité.
Il se retira tout chancelant et alla heurter le grand mât.
- M. de Buckingham n'a pas le pied marin, dit en français la reine mère; voilà sans doute pourquoi il désire si fort toucher la terre ferme.
Le jeune homme entendit ces mots, pâlit, laissa tomber ses mains avec découragement à ses côtés, et se retira confondant dans un soupir ses anciennes amours et ses haines nouvelles. Cependant l'amiral, sans se préoccuper autrement de cette mauvaise humeur de Buckingham, fit passer les princesses dans sa chambre de poupe, où le dîner avait été servi avec une magnificence digne de tous les convives.
|