bibliotheq.net - littérature française
 

Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 2

bateau se mettait en route; de Guiche appela le pilote côtier.

- Holà de la barque! dit-il, il nous faut deux places!

Et roulant cinq ou dix pistoles dans un morceau de papier, il les jeta du quai dans le bateau.

- Il paraît que vous n'avez pas peur de l'eau salée, mes jeunes maîtres? dit le patron.

- Nous n'avons peur de rien, répondit de Guiche.

- Alors, venez, mes gentilshommes.

Le pilote s'approcha du bord, et l'un après l'autre, avec une légèreté pareille, les deux jeunes gens
sautèrent dans le bateau.

- Allons, courage, enfants, dit de Guiche; il y a encore vingt pistoles dans cette bourse, et si nous
atteignons le vaisseau amiral, elles sont à vous.

Aussitôt les rameurs se courbèrent sur leurs rames, et la barque bondit sur la cime des flots.

Tout le monde avait pris intérêt à ce départ si hasardé; la population du Havre se pressait sur les jetées: il
n'y avait pas un regard qui ne fût pour la barque.

Parfois, la frêle embarcation demeurait un instant comme suspendue aux crêtes écumeuses, puis tout à
coup elle glissait au fond d'un abîme mugissant, et semblait être précipitée. Néanmoins, après une heure

de lutte, elle arriva dans les eaux du vaisseau amiral, dont se détachaient déjà deux embarcations

destinées à venir à son aide.

Sur le gaillard d'arrière du vaisseau amiral, abritées par un dais de velours et d'hermine que soutenaient
de puissantes attaches, Madame Henriette douairière et la jeune Madame, ayant auprès d'elles l'amiral

comte de Norfolk, regardaient avec terreur cette barque tantôt enlevée au ciel, tantôt engloutie jusqu'aux

enfers, contre la voile sombre de laquelle brillaient, comme deux lumineuses apparitions, les deux nobles

figures des deux gentilshommes français.

L'équipage, appuyé sur les bastingages et grimpé dans les haubans, applaudissait à la bravoure de ces
deux intrépides, à l'adresse du pilote et à la force des matelots.

Un hourra de triomphe accueillit leur arrivée à bord. Le comte de Norfolk, beau jeune homme de
vingt-six à vingt-huit ans, s'avança au-devant d'eux.

De Guiche et Bragelonne montèrent lestement l'escalier de tribord, et conduits par le comte de Norfolk,
qui reprit sa place auprès d'elles, ils vinrent saluer les princesses.

Le respect, et surtout une certaine crainte dont il ne se rendait pas compte, avaient empêché jusque-là le
comte de Guiche de regarder attentivement la jeune Madame.

Celle-ci, au contraire, l'avait distingué tout d'abord et avait demandé à sa mère:

- N'est-ce point Monsieur que nous apercevons sur cette barque?

Madame Henriette, qui connaissait Monsieur mieux que sa fille, avait souri à cette erreur de son
amour-propre et avait répondu:

< page précédente | 85 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.