bibliotheq.net - littérature française
 

Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 2

- Non, monsieur le comte, il veut en faire don.

- À qui?

- À moi, monsieur.

- Mais que ne disiez-vous cela tout de suite, mon cher monsieur de Mauvaise corne.

- Malicorne!

- Ah! pardon; c'est le latin qui me brouille, l'affreuse habitude des étymologies. Pourquoi diantre fait-on
apprendre le latin aux jeunes gens de famille? Mala: mauvaise. Vous comprenez, c'est tout un.

Vous me pardonnez, n'est-ce pas, monsieur de Malicorne?

- Votre bonté me touche, monsieur; mais c'est une raison pour que je vous dise une chose tout de suite.

- Quelle chose, monsieur?

- Je ne suis pas gentilhomme: j'ai bon coeur, un peu d'esprit, mais je m'appelle Malicorne tout court.

- Eh bien! s'écria de Guiche en regardant la malicieuse figure de son interlocuteur, vous me faites l'effet,
monsieur, d'un aimable homme. J'aime votre figure, monsieur Malicorne; il faut que vous ayez de

furieusement bonnes qualités pour avoir plu à cet égoïste de Manicamp. Soyez franc, vous êtes quelque

saint descendu sur la terre.

- Pourquoi cela?

- Morbleu! pour qu'il vous donne quelque chose. N'avez-vous pas dit qu'il voulait vous faire don d'une
charge chez le roi?

- Pardon, monsieur le comte; si j'obtiens cette charge, ce n'est point lui qui me l'aura donnée, c'est vous.

- Et puis il ne vous l'aura peut-être pas donnée pour rien tout à fait?

- Monsieur le comte...

- Attendez donc: il y a un Malicorne à Orléans. Parbleu! c'est cela! qui prête de l'argent à M. le prince.

- Je crois que c'est mon père, monsieur.

- Ah! voilà! M. le prince a le père, et cet affreux dévorateur de Manicamp a le fils. Prenez garde,
monsieur, je le connais; il vous rongera, mordieu! jusqu'aux os.

- Seulement, je prête sans intérêt, moi, monsieur, dit en souriant Malicorne.

- Je disais bien que vous étiez un saint ou quelque chose d'approchant, monsieur Malicorne. Vous aurez
votre charge ou j'y perdrai mon nom.

- Oh! monsieur le comte, quelle reconnaissance! dit Malicorne transporté.

- Allons chez le prince, mon cher monsieur Malicorne, allons chez le prince.

Et de Guiche se dirigea vers la porte en faisant signe à Malicorne de le suivre.

< page précédente | 69 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.