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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 2

Malicorne, on le sait, avait fait le voyage d'Orléans pour aller chercher ce brevet destiné à Mlle de
Montalais, et dont l'arrivée venait de produire une si vive sensation au château de Blois. C'est qu'à

Orléans se trouvait pour le moment M. de Manicamp. Singulier personnage s'il en fut que ce M. de

Manicamp: garçon de beaucoup d'esprit, toujours à sec, toujours besogneux, bien qu'il puisât à volonté

dans la bourse de M. le comte de Guiche, l'une des bourses les mieux garnies de l'époque.

C'est que M. le comte de Guiche avait eu pour compagnon d'enfance, de Manicamp, pauvre gentillâtre
vassal né des Grammont. C'est que M. de Manicamp, avec son esprit, s'était créé un revenu dans

l'opulente famille du maréchal.

Dès l'enfance, il avait, par un calcul fort au-dessus de son âge, prêté son nom et sa complaisance aux
folies du comte de Guiche. Son noble compagnon avait-il dérobé un fruit destiné à Mme la maréchale,

avait-il brisé une glace, éborgné un chien, de Manicamp se déclarait coupable du crime commis, et

recevait la punition, qui n'en était pas plus douce pour tomber sur l'innocent.

Mais aussi, ce système d'abnégation lui était payé. Au lieu de porter des habits médiocres comme la
fortune paternelle lui en faisait une loi, il pouvait paraître éclatant, superbe, comme un jeune seigneur de

cinquante mille livres de revenu.

Ce n'est point qu'il fût vil de caractère ou humble d'esprit; non, il était philosophe, ou plutôt il avait
l'indifférence, l'apathie et la rêverie qui éloignent chez l'homme tout sentiment du monde hiérarchique.

Sa seule ambition était de dépenser de l'argent. Mais, sous ce rapport, c'était un gouffre que ce bon M. de

Manicamp.

Trois ou quatre fois régulièrement par année, il épuisait le comte de Guiche, et, quand le comte de
Guiche était bien épuisé, qu'il avait retourné ses poches et sa bourse devant lui, et déclaré qu'il fallait au

moins quinze jours à la munificence paternelle pour remplir bourse et poches, de Manicamp perdait toute

son énergie, il se couchait, restait au lit, ne mangeait plus et vendait ses beaux habits sous prétexte que,

restant couché, il n'en avait plus besoin.

Pendant cette prostration de force et d'esprit, la bourse du comte de Guiche se remplissait, et, une fois
remplie, débordait dans celle de Manicamp, qui rachetait de nouveaux habits, se rhabillait et

recommençait la même vie qu'auparavant.

Cette manie de vendre ses habits neufs le quart de ce qu'ils valaient avait rendu notre héros assez célèbre
dans Orléans, ville où, en général, nous serions fort embarrassés de dire pourquoi il venait passer ses

jours de pénitence.

Les débauchés de province, les petits-maîtres à six cents livres par an se partageaient les bribes de son
opulence.

Parmi les admirateurs de ces splendides toilettes brillait notre ami Malicorne, fils d'un syndic de la ville,
à qui M. le prince de Condé, toujours besogneux comme un Condé, empruntait souvent de l'argent à gros

intérêt.

M. Malicorne tenait la caisse paternelle. C'est-à-dire qu'en ce temps de facile morale il se faisait de son
côté, en suivant l'exemple de son père et en prêtant à la petite semaine, un revenu de dix-huit cents livres,

sans compter six cents autres livres que fournissait la générosité du syndic, de sorte que Malicorne était

le roi des raffinés d'Orléans, ayant deux mille quatre cents livres à dilapider, à gaspiller, à éparpiller en

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