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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 2

faire trop sombre.

- Je m'en rapporte pour cela à Votre Majesté, dit le mousquetaire en s'inclinant. Et maintenant...

- Oui, vous avez raison, monsieur, j'oublie les cent dix lieues que vous venez de faire. Allez, monsieur,
prenez soin d'un de mes meilleurs soldats, et, quand vous serez reposé, venez vous mettre à mes ordres.

- Sire, absent ou présent, j'y suis toujours.

D'Artagnan s'inclina et sortit.

Puis, comme s'il fût arrivé de Fontainebleau seulement, il se mit à arpenter le Louvre pour rejoindre
Bragelonne.

Chapitre LXXVII - Un amoureux et une maîtresse

Tandis que les cires brûlaient dans le château de Blois autour du corps inanimé de Gaston d'Orléans, ce
dernier représentant du passé; tandis que les bourgeois de la ville faisaient son épitaphe, qui était loin

d'être un panégyrique; tandis que Madame douairière, ne se souvenant plus que pendant ses jeunes

années elle avait aimé ce cadavre gisant, au point de fuir pour le suivre le palais paternel et faisait, à vingt

pas de la salle funèbre, ses petits calculs d'intérêt et ses petits sacrifices d'orgueil, d'autres intérêts et

d'autres orgueils s'agitaient dans toutes les parties du château où avait pu pénétrer une âme vivante.

Ni les sons lugubres des cloches, ni les voix des chantres, ni l'éclat des cierges à travers les vitres, ni les
préparatifs de l'ensevelissement n'avaient le pouvoir de distraire deux personnes placées à une fenêtre de

la cour intérieure, fenêtre que nous connaissons déjà et qui éclairait une chambre faisant partie de ce

qu'on appelait les petits appartements.

Au reste, un rayon joyeux de soleil, car le soleil paraissait fort peu s'inquiéter de la perte que venait de
faire la France, un rayon de soleil, disons-nous, descendait sur eux, tirant les parfums des fleurs voisines

et animant les murailles elles-mêmes. Ces deux personnes si occupées, non par la mort du duc, mais de la

conversation qui était la suite de cette mort, ces deux personnes étaient une jeune fille et un jeune

homme.

Ce dernier personnage, garçon de vingt-cinq à vingt-six ans à peu près, à la mine tantôt éveillée, tantôt
sournoise, faisait jouer à propos deux yeux immenses recouverts de longs cils, était petit et brun de peau;

il souriait avec une bouche énorme, mais bien meublée, et son menton pointu, qui semblait jouir d'une

mobilité que la nature n'accorde pas d'ordinaire à cette portion de visage, s'allongeait parfois très

amoureusement vers son interlocutrice, qui, disons-le, ne se reculait pas toujours aussi rapidement que

les strictes bienséances avaient le droit de l'exiger. La jeune fille, nous la connaissons, car nous l'avons

déjà vue à cette même fenêtre, à la lueur de ce même soleil; la jeune fille offrait un singulier mélange de

finesse et de réflexion: elle était charmante quand elle riait, belle quand elle devenait sérieuse; mais,

hâtons-nous de le dire, elle était plus souvent charmante que belle.

Les deux personnes paraissaient avoir atteint le point culminant d'une discussion moitié railleuse, moitié
grave.

- Voyons, monsieur Malicorne, disait la jeune fille, vous plaît- il enfin que nous parlions raison?

- Vous croyez que c'est facile, mademoiselle Aure, répliqua le jeune homme. Faire ce qu'on veut, quand
on ne peut faire ce que l'on peut...

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