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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 2

- Vous voyez bien, j'ai gagné quatre heures sur lui, et cependant c'est un rude cavalier que Porthos, et
cependant il a tué sur la route huit chevaux dont j'ai retrouvé les cadavres. Moi, j'ai couru la poste

cinquante lieues, mais j'ai la goutte, la gravelle, que sais-je? de sorte que la fatigue me tue. J'ai dû

descendre à Tours; depuis, roulant en carrosse à moitié mort, à moitié versé, souvent traîné sur les flancs,

parfois sur le dos de la voiture, toujours au galop de quatre chevaux furieux, je suis arrivé, arrivé gagnant

quatre heures sur Porthos; mais, voyez-vous, d'Artagnan ne pèse pas trois cents livres comme Porthos,

d'Artagnan n'a pas la goutte et la gravelle comme moi: ce n'est pas un cavalier, c'est un centaure;

d'Artagnan, voyez-vous, parti pour Belle-Île quand je partais pour Paris, d'Artagnan, malgré dix heures

d'avance que j'ai sur lui, d'Artagnan arrivera deux heures après moi.

- Mais enfin, les accidents?

- Il n'y a pas d'accidents pour lui.

- Si les chevaux manquent?

- Il courra plus vite que les chevaux.

- Quel homme, bon Dieu!

- Oui, c'est un homme que j'aime et que j'admire; je l'aime, parce qu'il est bon, grand, loyal; je l'admire,
parce qu'il représente pour moi le point culminant de la puissance humaine; mais, tout en l'aimant, tout en

l'admirant, je le crains et je le prévois. Donc, je me résume, monsieur: dans deux heures, d'Artagnan sera

ici; prenez les devants, courez au Louvre, voyez le roi avant qu'il voie d'Artagnan.

- Que dirai-je au roi?

- Rien; donnez-lui Belle-Île.

- Oh! monsieur d'Herblay, monsieur d'Herblay! s'écria Fouquet, que de projets manqués tout à coup!

- Après un projet avorté, il y a toujours un autre projet que l'on peut mener à bien! Ne désespérons
jamais, et allez, monsieur, allez vite.

- Mais cette garnison si soigneusement triée, le roi la fera changer tout de suite.

- Cette garnison, monsieur, était au roi quand elle entra dans Belle-Île; elle est à vous aujourd'hui: il en
sera de même pour toutes les garnisons après quinze jours d'occupation. Laissez faire, monsieur.

Voyez-vous inconvénient à avoir une armée à vous au bout d'un an au lieu d'un ou deux régiments? Ne

voyez-vous pas que votre garnison d'aujourd'hui vous fera des partisans à La Rochelle, à Nantes, à

Bordeaux, à Toulouse, partout où on l'enverra?

«Allez au roi, monsieur, allez, le temps s'écoule, et d'Artagnan, pendant que nous perdons notre temps,
vole comme une flèche sur le grand chemin.

- Monsieur d'Herblay, vous savez que toute parole de vous est un germe qui fructifie dans ma pensée; je
vais au Louvre.

- À l'instant même, n'est-ce pas?

- Je ne vous demande que le temps de changer d'habits.

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