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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 2

- Ainsi, c'est convenu, je vous emmène.

- Je serai à vos ordres. Pardieu! j'avais besoin pour me calmer d'un bon danger, d'un péril mortel.

- Eh bien! je crois que vous avez trouvé votre affaire. Serviteur, monsieur de Wardes; demain, au matin,
mon valet de chambre vous dira l'heure précise du départ; nous voyagerons ensemble comme deux bons

amis. Je voyage d'ordinaire en homme pressé. Adieu!

Buckingham salua de Wardes et rentra chez le roi. De Wardes, exaspéré, sortit du Palais-Royal et prit
rapidement le chemin de la maison qu'il habitait.

Chapitre XCV - M. Baisemeaux de Montlezun

Après la leçon un peu dure donnée à de Wardes, Athos et d'Artagnan descendirent ensemble l'escalier qui
conduit à la cour du Palais-Royal.

- Voyez-vous, disait Athos à d'Artagnan, Raoul ne peut échapper tôt ou tard à ce duel avec de Wardes; de
Wardes est brave autant qu'il est méchant.

- Je connais ces drôles-là, répliqua d'Artagnan; j'ai eu affaire au père. Je vous déclare, et en ce temps
j'avais de bons muscles et une sauvage assurance, je vous déclare, dis-je, que le père m'a donné du mal. Il

fallait voir cependant comme j'en décousais. Ah! mon ami, on ne fait plus des assauts pareils aujourd'hui;

j'avais une main qui ne pouvait rester un moment en place, une main de vif-argent, vous le savez, Athos,

vous m'avez vu à l'oeuvre. Ce n'était plus un simple morceau d'acier, c'était un serpent qui prenait toutes

ses formes et toutes ses longueurs pour parvenir à placer convenablement sa tête, c'est-à-dire sa morsure;

je me donnais six pieds, puis trois, je pressais l'ennemi corps à corps, puis je me jetais à dix pieds. Il n'y

avait pas force humaine capable de résister à ce féroce entrain. Eh bien! de Wardes le père, avec sa

bravoure de race, sa bravoure hargneuse, m'occupa fort longtemps, et je me souviens que mes doigts, à

l'issue du combat, étaient fatigués.

- Donc, je vous le disais bien, reprit Athos, le fils cherchera toujours Raoul et finira par le rencontrer, car
on trouve Raoul facilement lorsqu'on le cherche.

- D'accord, mon ami, mais Raoul calcule bien; il n'en veut point à de Wardes, il l'a dit: il attendra d'être
provoqué; alors sa position est bonne. Le roi ne peut se fâcher; d'ailleurs, nous saurons le moyen de

calmer le roi. Mais pourquoi ces craintes, ces inquiétudes chez vous qui ne vous alarmez pas aisément?

- Voici: tout me trouble. Raoul va demain voir le roi qui lui dira sa volonté sur certain mariage. Raoul se
fâchera comme un amoureux qu'il est, et, une fois dans sa mauvaise humeur, s'il rencontre de Wardes, la

bombe éclatera.

- Nous empêcherons l'éclat, cher ami.

- Pas moi, car je veux retourner à Blois. Toute cette élégance fardée de cour, toutes ces intrigues me
dégoûtent. Je ne suis plus un jeune homme pour pactiser avec les mesquineries d'aujourd'hui. J'ai lu dans

le grand livre de Dieu beaucoup de choses trop belles et trop larges pour m'occuper avec intérêt des

petites phrases que se chuchotent ces hommes quand ils veulent se tromper. En un mot, je m'ennuie à

Paris, partout où je ne vous ai pas, et, comme je ne puis toujours vous avoir, je veux m'en retourner à

Blois.

- Oh! que vous avez tort, Athos! que vous mentez à votre origine et à la destinée de votre âme! Les

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