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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 2
- Eh bien! dit Monsieur avec une expression de féroce fermeté qui faisait un étrange contraste avec la douceur habituelle de sa physionomie, eh bien! je me ferai justice moi-même.
- Qu'appelez-vous vous faire justice vous-même? demanda Anne d'Autriche avec un certain effroi.
- Je veux que M. de Buckingham quitte Madame; je veux que M. de Buckingham quitte la France, et je lui ferai signifier ma volonté.
- Vous ne ferez rien signifier du tout, Philippe, dit la reine; car si vous agissiez de la sorte, si vous violiez à ce point l'hospitalité, j'invoquerais contre vous la sévérité du roi.
- Vous me menacez, ma mère! s'écria Philippe éploré; vous me menacez quand je me plains!
- Non, je ne vous menace pas, je mets une digue à votre emportement. Je vous dis que prendre contre M. de Buckingham ou tout autre Anglais un moyen rigoureux, qu'employer même un procédé peu civil, c'est entraîner la France et l'Angleterre dans des divisions fort douloureuses. Quoi! un prince, le frère du roi de France, ne saurait pas dissimuler une injure, même réelle, devant une nécessité politique!
Philippe fit un mouvement.
- D'ailleurs, continua la reine, l'injure n'est ni vraie ni possible, et il ne s'agit que d'une jalousie ridicule.
- Madame, je sais ce que je sais.
- Et moi, quelque chose que vous sachiez, je vous exhorte à la patience.
- Je ne suis point patient, madame.
La reine se leva pleine de roideur et de cérémonie glacée.
- Alors expliquez vos volontés, dit-elle.
- Je n'ai point de volonté, madame; mais j'exprime des désirs. Si, de lui-même, M. de Buckingham ne s'écarte point de ma maison, je la lui interdirai.
- Ceci est une question dont nous référerons au roi, dit Anne d'Autriche le coeur gonflé, la voix émue.
- Mais, madame, s'écria Philippe en frappant ses mains l'une contre l'autre, soyez ma mère et non la reine, puisque je vous parle en fils; entre M. de Buckingham et moi, c'est l'affaire d'un entretien de quatre minutes.
- C'est justement cet entretien que je vous interdis, monsieur, dit la reine reprenant son autorité; ce n'est pas digne de vous.
- Eh bien! soit! je ne paraîtrai pas, mais j'intimerai mes volontés à Madame.
- Oh! fit Anne d'Autriche avec la mélancolie du souvenir, ne tyrannisez jamais une femme, mon fils; ne commandez jamais trop haut impérativement à la vôtre. Femme vaincue n'est pas toujours convaincue.
- Que faire alors?... Je consulterai autour de moi.
- Oui, vos conseillers hypocrites, votre chevalier de Lorraine, votre de Wardes... Laissez-moi le soin de cette affaire, Philippe; vous désirez que le duc de Buckingham s'éloigne, n'est-ce pas?
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