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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 2

antichambres, les lèvres en moue, le sourcil froncé.

Le repas n'avait pas été gai. Madame s'était fait servir dans son appartement.

Monsieur avait donc déjeuné en petit comité. Le chevalier de Lorraine et Manicamp assistaient seuls à ce
déjeuner, qui avait duré trois quarts d'heure sans qu'un seul mot eût été prononcé.

Manicamp, moins avancé dans l'intimité de Son Altesse Royale que le chevalier de Lorraine, essayait
vainement de lire dans les yeux du prince ce qui lui donnait cette mine si maussade. Le chevalier de

Lorraine, qui n'avait besoin de rien devenir, attendu qu'il savait tout, mangeait avec cet appétit

extraordinaire que lui donnait le chagrin des autres, et jouissait à la fois du dépit de Monsieur et du

trouble de Manicamp.

Il prenait plaisir à retenir à table, en continuant de manger, le prince impatient, qui brûlait du désir de
lever le siège. Parfois Monsieur se repentait de cet ascendant qu'il avait laissé prendre sur lui au chevalier

de Lorraine, et qui exemptait celui-ci de toute étiquette.

Monsieur était dans un de ces moments-là; mais il craignait le chevalier presque autant qu'il l'aimait, et se
contentait de rager intérieurement.

De temps en temps, Monsieur levait les yeux au ciel, puis les abaissait sur les tranches de pâté que le
chevalier attaquait; puis enfin, n'osant éclater, il se livrait à une pantomime dont Arlequin se fût montré

jaloux.

Enfin Monsieur n'y put tenir, et au fruit, se levant tout courroucé, comme nous l'avons dit, il laissa le
chevalier de Lorraine achever son déjeuner comme il l'entendrait.

En voyant Monsieur se lever, Manicamp se leva tout roide, sa serviette à la main.

Monsieur courut plutôt qu'il ne marcha vers l'antichambre, et, trouvant un huissier, il le chargea d'un
ordre à voix basse.

Puis, rebroussant chemin, pour ne pas passer par la salle à manger, il traversa ses cabinets, dans
l'intention d'aller trouver la reine mère dans son oratoire, où elle se tenait habituellement. Il pouvait être

dix heures du matin.

Anne d'Autriche écrivait lorsque Monsieur entra. La reine mère aimait beaucoup ce fils, qui était beau de
visage et doux de caractère.

Monsieur, en effet, était plus tendre et, si l'on veut, plus efféminé que le roi.

Il avait pris sa mère par les petites sensibleries de femme, qui plaisent toujours aux femmes; Anne
d'Autriche, qui eût fort aimé avoir une fille, trouvait presque en ce fils les attentions, les petits soins et les

mignardises d'un enfant de douze ans.

Ainsi, Monsieur employait tout le temps qu'il passait chez sa mère à admirer ses beaux bras, à lui donner
des conseils sur ses pâtes et des recettes sur ses essences, où elle se montrait fort recherchée; puis il lui

baisait les mains et les yeux avec un enfantillage charmant, avait toujours quelque sucrerie à lui offrir,

quelque ajustement nouveau à lui recommander.

Anne d'Autriche aimait le roi, ou plutôt la royauté dans son fils aîné: Louis XIV lui représentait la

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