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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 2

- Mais sur une recommandation de M. d'Artagnan, je crois, et à propos d'une affaire en Grève où j'ai eu le
bonheur de tirer l'épée pour Sa Majesté. J'ai donc lieu de me croire, sans amour- propre, assez avancé

dans l'esprit de Sa Majesté.

- Tant mieux!

- Mais, je vous en conjure, continua Raoul, ne gardez point avec moi ce sérieux et cette discrétion, ne me
faites pas regretter d'avoir écouté un sentiment plus fort que tout.

- C'est la seconde fois que vous me le dites, Raoul, cela n'était point nécessaire; vous voulez une
formalité de consentement, je vous le donne, c'est acquis, n'en parlons plus. Venez voir mes nouvelles

plantations, Raoul.

Le jeune homme savait qu'après l'expression d'une volonté du comte, il n'y avait plus de place pour la
controverse. Il baissa la tête et suivit son père au jardin. Athos lui montra lentement les greffes, les

pousses et les quinconces.

Cette tranquillité déconcertait de plus en plus Raoul; l'amour qui remplissait son coeur lui semblait assez
grand pour que le monde pût le contenir à peine. Comment le coeur d'Athos restait-il vide et fermé à cette

influence?

Aussi Bragelonne, rassemblant toutes ses forces, s'écria-t-il tout à coup:

- Monsieur, il est impossible que vous n'ayez pas quelque raison de repousser Mlle de La Vallière, elle
est si bonne, si douce, si pure, que votre esprit, plein d'une suprême sagesse, devrait l'apprécier à sa

valeur. Au nom du Ciel! existe-t-il entre vous et sa famille quelque secrète inimitié, quelque haine

héréditaire?

- Voyez, Raoul, la belle planche de muguet, dit Athos, voyez comme l'ombre et l'humidité lui vont bien,
cette ombre surtout des feuilles de sycomore, par l'échancrure desquelles filtre la chaleur et non la

flamme du soleil.

Raoul s'arrêta, se mordit les lèvres; puis, sentant le sang affluer à ses tempes:

- Monsieur, dit-il bravement, une explication, je vous en supplie; vous ne pouvez oublier que votre fils
est un homme.

- Alors, répondit Athos en se redressant avec sévérité, alors prouvez-moi que vous êtes un homme, car
vous ne prouvez point que vous êtes un fils. Je vous priais d'attendre le moment d'une illustre alliance, je

vous eusse trouvé une femme dans les premiers rangs de la riche noblesse; je voulais que vous pussiez

briller de ce double éclat que donnent la gloire et la fortune: vous avez la noblesse de la race.

- Monsieur, s'écria Raoul emporté par un premier mouvement, l'on m'a reproché l'autre jour de ne pas
connaître ma mère.

Athos pâlit; puis, fronçant le sourcil comme le dieu suprême de l'Antiquité:

- Il me tarde de savoir ce que vous avez répondu, monsieur, demanda-t-il majestueusement.

- Oh! pardon... pardon!... murmura le jeune homme tombant du haut de son exaltation.

- Qu'avez-vous répondu, monsieur? demanda le comte en frappant du pied.

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