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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 2

comme de Guiche et son rival semblaient en avoir la dangereuse habitude.

Cette méthode d'harmonie plut beaucoup à Madame Henriette, la reine mère; elle ne fut peut-être pas
autant du goût de la jeune princesse, qui était coquette comme un démon, et qui, sans crainte pour sa

voix, cherchait les occasions du péril. Elle avait, en effet, un de ces coeurs vaillants et téméraires qui se

plaisent dans les extrêmes de la délicatesse et cherchent le fer avec un certain appétit de la blessure.

Aussi ses regards, ses sourires, ses toilettes, projectiles inépuisables, pleuvaient-ils sur les trois jeunes

gens, les criblaient-ils, et de cet arsenal sans fond sortaient encore des oeillades, des baisemains et mille

autres délices qui allaient férir à distance les gentilshommes de l'escorte, les bourgeois, les officiers des

villes que l'on traversait, les pages, le peuple, les laquais: c'était un ravage général, une dévastation

universelle.

Lorsque Madame arriva à Paris, elle avait fait en chemin cent mille amoureux, et ramenait à Paris une
demi-douzaine de fous et deux aliénés.

Raoul seul, devinant toute la séduction de cette femme, et parce qu'il avait le coeur rempli, n'offrant
aucun vide où pût se placer une flèche, Raoul arriva froid et défiant dans la capitale du royaume. Parfois,

en route, il causait avec la reine d'Angleterre de ce charme enivrant que laissait Madame autour d'elle, et

la mère, que tant de malheurs et de déceptions laissaient expérimentée, lui répondait:

- Henriette devait être une femme illustre, soit qu'elle fût née sur le trône, soit qu'elle fût née dans
l'obscurité; car elle est femme d'imagination, de caprice et de volonté.

De Wardes et Manicamp, éclaireurs et courriers, avaient annoncé l'arrivée de la princesse. Le cortège vit,
à Nanterre, apparaître une brillante escorte de cavaliers et de carrosses.

C'était Monsieur qui, suivi du chevalier de Lorraine et de ses favoris, suivis eux-mêmes d'une partie de la
maison militaire du roi, venait saluer sa royale fiancée.

Dès Saint-Germain, la princesse et sa mère avaient changé le coche de voyage, un peu lourd, un peu
fatigué par la route, contre un élégant et riche coupé traîné par six chevaux, harnachés de blanc et d'or.

Dans cette sorte de calèche apparaissait, comme sur un trône sous le parasol de soie brodée à longues

franges de plumes, la jeune et belle princesse, dont le visage radieux recevait les reflets rosés si doux à sa

peau de nacre.

Monsieur, en arrivant près du carrosse, fut frappé de cet éclat; il témoigna son admiration en termes assez
explicites pour que le chevalier de Lorraine haussât les épaules dans le groupe des courtisans, et pour que

le comte de Guiche et Buckingham fussent frappés au coeur. Après les civilités faites et le cérémonial

accompli, tout le cortège reprit plus lentement la route de Paris. Les présentations avaient eu lieu

légèrement. M. de Buckingham avait été désigné à Monsieur avec les autres gentilshommes anglais.

Monsieur n'avait donné à tous qu'une attention assez légère. Mais en chemin, comme il vit le duc

s'empresser avec la même ardeur que d'habitude aux portières de la calèche:

- Quel est ce cavalier? demanda-t-il au chevalier de Lorraine, son inséparable.

- On l'a présenté tout à l'heure à Votre Altesse, répliqua le chevalier de Lorraine; c'est le beau duc de
Buckingham.

- Ah! c'est vrai.

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