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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 2

- Et voilà un pauvre mari bien menacé, ajouta-t-il; bien lui est d'être un grand prince et d'avoir une armée
pour garder son bien.

Bragelonne épia pendant quelque temps le manège des deux soupirants, écouta le ronflement sonore,
incivil, de Manicamp, qui ronflait avec autant de fierté que s'il eût eu son habit bleu au lieu d'avoir son

habit violet, se tourna vers la brise qui apportait à lui le chant lointain d'un rossignol; puis, après avoir

fait sa provision de mélancolie, autre maladie nocturne, il rentra se coucher en songeant, pour son propre

compte, que peut- être quatre ou six yeux tout aussi ardents que ceux de de Guiche ou de Buckingham

couvaient son idole à lui dans le château de Blois.

- Et ce n'est pas une bien solide garnison que Mlle de Montalais, dit-il tout bas en soupirant tout haut.

Chapitre LXXXVII - Du Havre à Paris

Le lendemain, les fêtes eurent lieu avec toute la pompe et toute l'allégresse que les ressources de la ville
et la disposition des esprits pouvaient donner.

Pendant les dernières heures passées au Havre, le départ avait été préparé.

Madame, après avoir fait ses adieux à la flotte anglaise et salué une dernière fois la patrie en saluant son
pavillon, monta en carrosse au milieu d'une brillante escorte.

De Guiche espérait que le duc de Buckingham retournerait avec l'amiral en Angleterre; mais
Buckingham parvint à prouver à la reine que ce serait une inconvenance de laisser arriver Madame

presque abandonnée à Paris.

Ce point une fois arrêté, que Buckingham accompagnerait Madame, le jeune duc se choisit une cour de
gentilshommes et d'officiers destinés à lui faire cortège à lui-même; en sorte que ce fut une armée qui

s'achemina vers Paris, semant l'or et jetant les démonstrations brillantes au milieu des villes et des

villages qu'elle traversait.

Le temps était beau. La France était belle à voir, surtout de cette route que traversait le cortège. Le
printemps jetait ses fleurs et ses feuillages embaumés sur les pas de cette jeunesse. Toute la Normandie,

aux végétations plantureuses, aux horizons bleus, aux fleuves argentés, se présentait comme un paradis

pour la nouvelle soeur du roi. Ce n'était que fêtes et enivrements sur la route. De Guiche et Buckingham

oubliaient tout: de Guiche pour réprimer les nouvelles tentatives de l'Anglais, Buckingham pour réveiller

dans le coeur de la princesse un souvenir plus vif de la patrie à laquelle se rattachait la mémoire des jours

heureux.

Mais, hélas! le pauvre duc pouvait s'apercevoir que l'image de sa chère Angleterre s'effaçait de jour en
jour dans l'esprit de Madame, à mesure que s'y imprimait plus profondément l'amour de la France. En

effet, il pouvait s'apercevoir que tous ces petits soins n'éveillaient aucune reconnaissance, et il avait beau

cheminer avec grâce sur l'un des plus fougueux coursiers du Yorkshire, ce n'était que par hasard et

accidentellement que les yeux de la princesse tombaient sur lui.

En vain essayait-il, pour fixer sur lui un de ses regards égarés dans l'espace ou arrêtés ailleurs, de faire
produire à la nature animale tout ce qu'elle peut réunir de force, de vigueur, de colère et d'adresse: en

vain, surexcitant le cheval aux narines de feu, le lançait-il, au risque de se briser mille fois contre les

arbres ou de rouler dans les fossés, pardessus les barrières et sur la déclivité des rapides collines,

Madame, attirée par le bruit, tournait un moment la tête, puis, souriant légèrement, revenait à ses

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