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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

Comme d'Artagnan aimait beaucoup, par plaisir et par systeme, a faire causer les gens sur les choses qui
l'intéressaient, il s'escrima de son mieux sur maître Bazin; mais ce fut en pure perte: hormis l'éloge

fatigant et hyperbolique de M. le surintendant des finances, Bazin, qui, de son côté, se tenait sur ses

gardes, ne livra absolument rien que des platitudes a la curiosité de d'Artagnan, ce qui fit que d'Artagnan,

d'assez mauvaise humeur, demanda a aller se coucher aussitôt que son repas fut fini.

D'Artagnan fut introduit par Bazin dans une chambre assez médiocre, ou il trouva un assez mauvais lit;
mais d'Artagnan n'était pas difficile. On lui avait dit qu'Aramis avait emporté les clefs de son

appartement particulier, et comme il savait qu'Aramis était un homme d'ordre et avait généralement

beaucoup de choses a cacher dans son appartement, cela ne l'avait nullement étonné. Il avait donc,

quoiqu'il eut paru comparativement plus dur, attaqué le lit aussi bravement qu'il avait attaqué le poulet, et

comme il avait aussi bon sommeil que bon appétit, il n'avait guere mis plus de temps a s'endormir qu'il

n'en avait mis a sucer le dernier os de son rôti.

Depuis qu'il n'était plus au service de personne, d'Artagnan s'était promis d'avoir le sommeil aussi dur
qu'il l'avait léger autrefois; mais de si bonne foi que d'Artagnan se fut fait cette promesse, et quelque

désir qu'il eut de se la tenir religieusement, il fut réveillé au milieu de la nuit par un grand bruit de

carrosses et de laquais a cheval. Une illumination soudaine embrasa les murs de sa chambre; il sauta hors

de son lit tout en chemise et courut a la fenetre.

«Est-ce que le roi revient, par hasard? pensa-t-il en se frottant les yeux, car en vérité voila une suite qui
ne peut appartenir qu'a une personne royale.»

- Vive M. le surintendant! cria ou plutôt vociféra a une fenetre du rez-de-chaussée une voix qu'il reconnut
pour celle de Bazin, lequel, tout en criant, agitait un mouchoir d'une main et tenait une grosse chandelle

de l'autre.

D'Artagnan vit alors quelque chose comme une brillante forme humaine qui se penchait a la portiere du
principal carrosse; en meme temps de longs éclats de rire, suscités sans doute par l'étrange figure de

Bazin, et qui sortaient du meme carrosse, laissaient comme une traînée de joie sur le passage du rapide

cortege.

- J'aurais bien du voir, dit d'Artagnan, que ce n'était pas le roi; on ne rit pas de si bon coeur quand le roi
passe. Hé! Bazin! cria-t-il a son voisin qui se penchait aux trois quarts hors de la fenetre pour suivre plus

longtemps le carrosse des yeux, hé! qu'est-ce que cela?

- C'est M. Fouquet, dit Bazin d'un air de protection.

- Et tous ces gens?

- C'est la cour de M. Fouquet.

- Oh! oh! dit d'Artagnan, que dirait M. de Mazarin s'il entendait cela? Et il se recoucha tout reveur en se
demandant comment il se faisait qu'Aramis fut toujours protégé par le plus puissant du royaume.

«Serait-ce qu'il a plus de chance que moi ou que je serais plus sot que lui? Bah!»

C'était le mot concluant a l'aide duquel d'Artagnan devenu sage terminait maintenant chaque pensée et
chaque période de son style. Autrefois, il disait «Mordioux!» ce qui était un coup d'éperon. Mais

maintenant il avait vieilli, et il murmurait ce bah! philosophique qui sert de bride a toutes les passions.

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