|
Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1
incompréhensible.
«Ah bah! celui-la est mystérieux en diable... Et puis, non, ce n'est pas l'homme qu'il me fallait. J'ai besoin d'un esprit rusé, patient. Mon affaire est a Melun, dans certain presbytere de ma connaissance. Quarante-cinq lieues! quatre jours et demi! Allons, il fait beau et je suis libre. Avalons la distance.
Et il mit son cheval au trot, s'orientant vers Paris. Le quatrieme jour, il descendait a Melun, selon son désir.
D'Artagnan avait pour habitude de ne jamais demander a personne le chemin ou un renseignement banal. Pour ces sortes de détails, a moins d'erreur tres grave, il s'en fiait a sa perspicacité jamais en défaut, a une expérience de trente ans, et a une grande habitude de lire sur les physionomies des maisons comme sur celles des hommes. A Melun, d'Artagnan trouva tout de suite le presbytere, charmante maison aux enduits de plâtre sur de la brique rouge, avec des vignes vierges qui grimpaient le long des gouttieres, et une croix de pierre sculptée qui surmontait le pignon du toit. De la salle basse de cette maison un bruit, ou plutôt un fouillis de voix, s'échappait comme un gazouillement d'oisillons quand la nichée vient d'éclore sous le duvet. Une de ces voix épelait distinctement les lettres de l'alphabet. Une voix grasse et flutée tout a la fois sermonnait les bavards et corrigeait les fautes du lecteur. D'Artagnan reconnut cette voix, et comme la fenetre de la salle basse était ouverte, il se pencha tout a cheval sous les pampres et les filets rouges de la vigne, et cria:
- Bazin, mon cher Bazin, bonjour!
Un homme court, gros, a la figure plate, au crâne orné d'une couronne de cheveux gris coupés court simulant la tonsure, et recouvert d'une vieille calotte de velours noir, se leva lorsqu'il entendit d'Artagnan. Ce n'est pas se leva qu'il aurait fallu dire, c'est bondit. Bazin bondit en effet et entraîna sa petite chaise basse, que des enfants voulurent relever avec des batailles plus mouvementées que celles des Grecs voulant retirer aux Troyens le corps de Patrocle. Bazin fit plus que bondir, il laissa tomber l'alphabet qu'il tenait et sa férule.
- Vous! dit-il, vous, monsieur d'Artagnan!
- Oui, moi. Ou est Aramis... non pas, M. le chevalier d'Herblay... non, je me trompe encore, M. Le vicaire général?
- Ah! monsieur, dit Bazin avec dignité, Monseigneur est en son diocese.
- Plaît-il? fit d'Artagnan.
Bazin répéta sa phrase.
- Ah ça! mais, Aramis a un diocese?
- Oui, monsieur. Pourquoi pas?
- Il est donc éveque?
- Mais d'ou sortez-vous donc, dit Bazin assez irrévérencieusement, que vous ignoriez cela?
- Mon cher Bazin, nous autres paiens, nous autres gens d'épée, nous savons bien qu'un homme est colonel, ou mestre de camp, ou maréchal de France; mais qu'il soit éveque, archeveque ou pape... diable
|