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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

- Vous trouvez peut-etre que j'eusse du m'attendre a ce refus, dit le roi, qui avait remarqué le mouvement.

- C'était en effet ma pensée, Sire, répliqua respectueusement le comte, je connais cet Italien de longue
main.

- Alors j'ai résolu de pousser la chose a bout et de savoir tout de suite le dernier mot de ma destinée; j'ai
dit a mon frere Louis que, pour ne compromettre ni la France, ni la Hollande, je tenterais la fortune

moi-meme en personne, comme j'ai déja fait, avec deux cents gentilshommes, s'il voulait me les donner,

et un million, s'il voulait me le preter.

- Eh bien! Sire?

- Eh bien! monsieur, j'éprouve en ce moment quelque chose d'étrange, c'est la satisfaction du désespoir. Il
y a dans certaines âmes, et je viens de m'apercevoir que la mienne est de ce nombre, une satisfaction

réelle dans cette assurance que tout est perdu et que l'heure est enfin venue de succomber.

- Oh! j'espere, dit Athos, que Votre Majesté n'en est point encore arrivée a cette extrémité.

- Pour me dire cela, monsieur le comte, pour essayer de raviver l'espoir dans mon coeur, il faut que vous
n'ayez pas bien compris ce que je viens de vous dire. Je suis venu a Blois, comte, pour demander a mon

frere Louis l'aumône d'un million avec lequel j'avais l'espérance de rétablir mes affaires, et mon frere

Louis m'a refusé. Vous voyez donc bien que tout est perdu.

- Votre Majesté me permettra-t-elle de lui répondre par un avis contraire?

- Comment, comte, vous me prenez pour un esprit vulgaire, a ce point que je ne sache pas envisager ma
position?

- Sire, j'ai toujours vu que c'était dans les positions désespérées qu'éclatent tout a coup les grands
revirements de fortune.

- Merci, comte, il est beau de retrouver des coeurs comme le vôtre, c'est-a-dire assez confiants en Dieu et
dans la monarchie pour ne jamais désespérer d'une fortune royale, si bas qu'elle soit tombée.

«Malheureusement, vos paroles, cher comte, sont comme ces remedes que l'on dit souverains et qui
cependant, ne pouvant guérir que les plaies guérissables, échouent contre la mort; Merci de votre

persévérance a me consoler, comte; merci de votre souvenir dévoué, mais je sais a quoi m'en tenir.

«Rien ne me sauvera maintenant. Et tenez, mon ami, j'étais si bien convaincu, que je prenais la route de
l'exil avec mon vieux Parry; je retournais savourer mes poignantes douleurs dans ce petit ermitage que

m'offre la Hollande. La, croyez-moi, comte, tout sera bientôt fini, et la mort viendra vite; elle est appelée

si souvent par ce corps que ronge l'âme et par cette âme qui aspire aux cieux!

- Votre Majesté a une mere, une soeur, des freres; Votre Majesté est le chef de la famille, elle doit donc
demander a Dieu une longue vie au lieu de lui demander une prompte mort. Votre Majesté est proscrite,

fugitive, mais elle a son droit pour elle; elle doit donc aspirer aux combats, aux dangers, aux affaires, et

non pas au repos des cieux.

- Comte, dit Charles II avec un sourire d'indéfinissable tristesse, avez-vous entendu dire jamais qu'un roi
ait reconquis son royaume avec un serviteur de l'âge de Parry et avec trois cents écus que ce serviteur

porte dans sa bourse!

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