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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1
leva son chapeau de dessus sa tete et attendit. A quelques pas de lui, Charles II, de son côté, mit le chapeau a la main; puis, comme pour répondre a l'interrogation muette du comte:
- Monsieur le comte, dit-il, je viens accomplir pres de vous un devoir. J'ai depuis longtemps l'expression d'une reconnaissance profonde a vous apporter. Je suis Charles II, fils de Charles Stuart, qui régna sur l'Angleterre et mourut sur l'échafaud.
A ce nom illustre, Athos sentit comme un frisson dans ses veines; mais a la vue de ce jeune prince debout, découvert devant lui et lui tendant la main deux larmes vinrent un instant troubler le limpide azur de ses beaux yeux.
Il se courba respectueusement; mais le prince lui prit la main:
- Voyez comme je suis malheureux, monsieur le comte, dit Charles; il a fallu que ce fut le hasard qui me rapprochât de vous. Hélas! ne devrais-je pas avoir pres de moi les gens que j'aime et que j'honore, tandis que j'en suis réduit a conserver leurs services dans mon coeur et leurs noms dans ma mémoire, si bien que sans votre serviteur, qui a reconnu le mien, je passais devant votre porte comme devant celle d'un étranger.
- C'est vrai, dit Athos, répondant avec la voix a la premiere partie de la phrase du prince, et avec un salut a la seconde; c'est vrai, Votre Majesté a vu de biens mauvais jours.
- Et les plus mauvais, hélas! répondit Charles, sont peut-etre encore a venir.
- Sire, espérons!
- Comte, comte! continua Charles en secouant la tete, j'ai espéré jusqu'a hier soir, et c'était d'un bon chrétien, je vous le jure. Athos regarda le roi comme pour l'interroger.
- Oh! l'histoire est facile a raconter, dit Charles II: proscrit, dépouillé, dédaigné, je me suis résolu, malgré toutes mes répugnances, a tenter une derniere fois la fortune. N'est-il pas écrit la-haut que, pour notre famille, tout bonheur et tout malheur viennent éternellement de la France! Vous en savez quelque chose, vous, monsieur, qui etes un des Français que mon malheureux pere trouva au pied de son échafaud le jour de sa mort, apres les avoir trouvés a sa droite les jours de bataille.
- Sire, dit modestement Athos, je n'étais pas seul, et mes compagnons et moi avons fait, dans cette circonstance, notre devoir de gentilshommes, et voila tout. Mais Votre Majesté allait me faire l'honneur de me raconter...
- C'est vrai. J'avais la protection, pardon de mon hésitation, comte, mais pour un Stuart, vous comprendrez cela, vous qui comprenez toutes choses, le mot est dur a prononcer, j'avais, dis- je, la protection de mon cousin le stathouder de Hollande; mais, sans l'intervention, ou tout au moins sans l'autorisation de la France, le stathouder ne veut pas prendre d'initiative. Je suis donc venu demander cette autorisation au roi de France, qui m'a refusé.
- Le roi vous a refusé, Sire!
- Oh! pas lui: toute justice doit etre rendue a mon jeune frere Louis; mais M. de Mazarin.
Athos se mordit les levres.
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