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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1
Le roi monta donc a cheval, son vieux serviteur en fit autant, et tous deux prirent la route de Paris sans avoir presque rencontré personne sur leur chemin, dans les rues et dans les faubourgs de la ville. Pour le prince, le coup était d'autant plus cruel que c'était un nouvel exil. Les malheureux s'attachent aux moindres espérances, comme les heureux aux plus grands bonheurs, et lorsqu'il faut quitter le lieu ou cette espérance leur a caressé le coeur, ils éprouvent le mortel regret que ressent le banni lorsqu'il met le pied sur le vaisseau qui doit l'emporter pour l'emmener en exil C'est apparemment que le coeur déja blessé tant de fois souffre de la moindre piqure; c'est qu'il regarde comme un bien l'absence momentanée du mal, qui n'est seulement que l'absence de la douleur; c'est qu'enfin, dans les plus terribles infortunes, Dieu a jeté l'espérance comme cette goutte d'eau que le mauvais riche en enfer demandait a Lazare. Un instant meme l'espérance de Charles II avait été plus qu'une fugitive joie. C'était lorsqu'il s'était vu bien accueilli par son frere Louis. Alors elle avait pris un corps et s'était faite réalité; puis tout a coup le refus de Mazarin avait fait descendre la réalité factice a l'état de reve. Cette promesse de Louis XIV sitôt reprise n'avait été qu'une dérision. Dérision comme sa couronne, comme son sceptre, comme ses amis, comme tout ce qui avait entouré son enfance royale et qui avait abandonné sa jeunesse proscrite. Dérision! tout était dérision pour Charles II, hormis ce repos froid et noir que lui promettait la mort.
Telles étaient les idées du malheureux prince alors que, couché sur son cheval dont il abandonnait les renes, il marchait sous le soleil chaud et doux du mois de mai, dans lequel la sombre misanthropie de l'exilé voyait une derniere insulte a sa douleur.
Chapitre XVI - Remember!
Un cavalier qui passait rapidement sur la route remontant vers Blois, qu'il venait de quitter depuis une demi-heure a peu pres, croisa les deux voyageurs, et, tout pressé qu'il était, leva son chapeau en passant pres d'eux. Le roi fit a peine attention a ce jeune homme, car ce cavalier qui les croisait était un jeune homme de vingt-quatre a vingt-cinq ans, lequel, se retournant parfois, faisait des signes d'amitié a un homme debout devant la grille d'une belle maison blanche et rouge, c'est-a-dire de briques et de pierres, a toit d'ardoises, située a gauche de la route que suivait le prince.
Cet homme, vieillard grand et maigre, a cheveux blancs, nous parlons de celui qui se tenait pres de la grille, cet homme répondait aux signaux que lui faisait le jeune homme par des signes d'adieu aussi tendres que les eut faits un pere. Le jeune homme finit par disparaître au premier tournant de la route bordée de beaux arbres, et le vieillard s'appretait a rentrer dans la maison, lorsque les deux voyageurs, arrivés en face de cette grille, attirerent son attention.
Le roi, nous l'avons dit, cheminait la tete baissée, les bras inertes, se laissant aller au pas et presque au caprice de son cheval; tandis que Parry, derriere lui, pour se mieux laisser pénétrer de la tiede influence du soleil, avait ôté son chapeau et promenait ses regards a droite et a gauche du chemin. Ses yeux se rencontrerent avec ceux du vieillard adossé a la grille, et qui, comme s'il eut été frappé de quelque spectacle étrange, poussa une exclamation et fit un pas vers les deux voyageurs. De Parry, ses yeux se porterent immédiatement au roi, sur lequel ils s'arreterent un instant.
Cet examen, si rapide qu'il fut, se refléta a l'instant meme d'une façon visible sur les traits du grand vieillard; car a peine eut- il reconnu le plus jeune des voyageurs, et nous disons reconnu, car il n'y avait qu'une reconnaissance positive qui pouvait expliquer un pareil acte; a peine, disons-nous, eut-il reconnu le plus jeune des deux voyageurs, qu'il joignit d'abord les mains avec une respectueuse surprise, et, levant son chapeau de sa tete, salua si profondément qu'on eut dit qu'il s'agenouillait.
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