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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1
- Monsieur, lui dit Mazarin, je viens de rendre un grand service a la monarchie, le plus grand que je lui aie jamais rendu. Vous porterez cette lettre, qui en fait foi, chez Sa Majesté la reine mere, et lorsqu'elle vous l'aura rendue, vous la logerez dans le carton B, qui est plein de documents et de pieces relatives a mon service.
Brienne partit, et comme cette lettre si intéressante était décachetée, il ne manqua pas de la lire en chemin. Il va sans dire que Bernouin, qui était bien avec tout le monde, s'approcha assez pres du secrétaire pour pouvoir lire par-dessus son épaule. La nouvelle se répandit dans le château avec tant de rapidité, que Mazarin craignit un instant qu'elle ne parvînt aux oreilles de la reine avant que M. de Brienne lui remît la lettre de Louis XIV. Un moment apres, tous les ordres étaient donnés pour le départ, et M. de Condé, ayant été saluer le roi a son lever prétendu, inscrivait sur ses tablettes la ville de Poitiers comme lieu de séjour et de repos pour Leurs Majestés. Ainsi se dénouait en quelques instants une intrigue qui avait occupé sourdement toutes les diplomaties de l'Europe. Elle n'avait eu cependant pour résultat bien clair et bien net que de faire perdre a un pauvre lieutenant de mousquetaires sa charge et sa fortune. Il est vrai qu'en échange il gagnait sa liberté.
Nous saurons bientôt comment M. d'Artagnan profita de la sienne. Pour le moment, si le lecteur le permet, nous devons revenir a l'Hôtellerie des Médicis, dont une fenetre venait de s'ouvrir au moment meme ou les ordres se donnaient au château pour le départ du roi. Cette fenetre qui s'ouvrait était celle d'une des chambres de Charles. Le malheureux prince avait passé la nuit a rever, la tete dans ses deux mains et les coudes sur une table, tandis que Parry, informe et vieux, s'était endormi dans un coin, fatigué de corps et d'esprit.
Singuliere destinée que celle de ce serviteur fidele, qui voyait recommencer pour la deuxieme génération l'effrayante série de malheurs qui avaient pesé sur la premiere. Quand Charles II eut bien pensé a la nouvelle défaite qu'il venait d'éprouver, quand il eut bien compris l'isolement complet dans lequel il venait de tomber en voyant fuir derriere lui sa nouvelle espérance, il fut saisi comme d'un vertige et tomba renversé dans le large fauteuil au bord duquel il était assis. Alors Dieu prit en pitié le malheureux prince et lui envoya le sommeil, frere innocent de la mort. Il ne s'éveilla donc qu'a six heures et demie, c'est-a-dire quand le soleil resplendissait déja dans sa chambre et que Parry, immobile dans la crainte de le réveiller, considérait avec une profonde douleur les yeux de ce jeune homme déja rougis par la veille, ses joues déja pâlies par la souffrance et les privations. Enfin le bruit de quelques chariots pesants qui descendaient vers la Loire réveilla Charles. Il se leva, regarda autour de lui comme un homme qui a tout oublié, aperçut Parry, lui serra la main, et lui commanda de régler la dépense avec maître Cropole.
Maître Cropole, forcé de régler ses comptes avec Parry, s'en acquitta, il faut le dire, en homme honnete; il fit seulement sa remarque habituelle, c'est-a-dire que les deux voyageurs n'avaient pas mangé, ce qui avait le double désavantage d'etre humiliant pour sa cuisine et de le forcer de demander le prix d'un repas non employé, mais néanmoins perdu.
Parry ne trouva rien a redire et paya.
- J'espere, dit le roi, qu'il n'en aura pas été de meme des chevaux. Je ne vois pas qu'ils aient mangé a votre compte, et ce serait malheureux pour des voyageurs qui, comme nous, ont une longue route a faire de trouver des chevaux affaiblis.
Mais Cropole, a ce doute, prit son air de majesté, et répondit que la creche des Médicis n'était pas moins hospitaliere que son réfectoire.
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