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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1
restées a l'ordre du jour de la compagnie. C'était un beau sort alors que le mien! J'étais le favori de M. de Mazarin: Lieutenant par-ci! lieutenant par-la! lieutenant a droite! lieutenant a gauche! Il ne se distribuait pas un horion en France que votre tres humble serviteur ne fut chargé de la distribution; mais bientôt il ne se contenta point de la France, M. le cardinal! il m'envoya en Angleterre pour le compte de M. Cromwell. Encore un monsieur qui n'était pas tendre, je vous en réponds, Sire. J'ai eu l'honneur de le connaître, et j'ai pu l'apprécier. On m'avait beaucoup promis a l'endroit de cette mission; aussi, comme j'y fis tout autre chose que ce que l'on m'avait recommandé de faire, je fus généreusement payé, car on me nomma enfin capitaine de mousquetaires, c'est-a-dire a la charge la plus enviée de la cour, a celle qui donne le pas sur les maréchaux de France; et c'est justice, car qui dit capitaine de mousquetaires dit la fleur du soldat et le roi des braves!
- Capitaine, monsieur, répliqua le roi, vous faites erreur, c'est lieutenant que vous voulez dire.
- Non pas, Sire, je ne fais jamais d'erreur; que Votre Majesté s'en rapporte a moi sur ce point: M. de Mazarin m'en donna le brevet.
- Eh bien?
- Mais M. de Mazarin, vous le savez mieux que personne, ne donne pas souvent; et meme parfois reprend ce qu'il donne: il me le reprit quand la paix fut faite et qu'il n'eut plus besoin de moi. Certes, je n'étais pas digne de remplacer M. de Tréville, d'illustre mémoire; mais enfin, on m'avait promis, on m'avait donné, il fallait en demeurer la.
- Voila ce qui vous mécontente, monsieur? Eh bien! je prendrai des informations. J'aime la justice, moi, et votre réclamation, bien que faite militairement, ne me déplaît pas.
- Oh! Sire, dit l'officier, Votre Majesté m'a mal compris, je ne réclame plus rien maintenant.
- Exces de délicatesse, monsieur; mais je veux veiller a vos affaires et plus tard...
- Oh! Sire, quel mot! Plus tard! Voila trente ans que je vis sur ce mot plein de bonté, qui a été prononcé par tant de grands personnages, et que vient a son tour de prononcer votre bouche. Plus tard! voila comment j'ai reçu vingt blessures, et comment j'ai atteint cinquante-quatre ans sans jamais avoir un louis dans ma bourse et sans jamais avoir trouvé un protecteur sur ma route, moi qui ai protégé tant de gens! Aussi, je change de formule, Sire, et quand on me dit: Plus tard, maintenant, je réponds: Tout de suite. C'est le repos que je sollicite, Sire. On peut bien me l'accorder: cela ne coutera rien a personne.
- Je ne m'attendais pas a ce langage, monsieur, surtout de la part d'un homme qui a toujours vécu pres des grands. Vous oubliez que vous parlez au roi, a un gentilhomme qui est d'aussi bonne maison que vous, je suppose, et quand je dis plus tard, moi, c'est une certitude.
- Je n'en doute pas, Sire; mais voici la fin de cette terrible vérité que j'avais a vous dire: Quand je verrais sur cette table le bâton de maréchal, l'épée de connétable, la couronne de Pologne, au lieu de plus tard, je vous jure, Sire, que je dirais encore tout de suite. Oh! excusez-moi, Sire, je suis du pays de votre aieul Henri IV: je ne dis pas souvent, mais je dis tout quand je dis.
- L'avenir de mon regne vous tente peu, a ce qu'il paraît, monsieur? dit Louis avec hauteur.
- Oubli, oubli partout! s'écria l'officier avec noblesse; le maître a oublié le serviteur, et voila que le serviteur en est réduit a oublier son maître. Je vis dans un temps malheureux, Sire! Je vois la jeunesse
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